Captain France contre les démons en plastique: épisode 39. Etranges malaises de la Nouvelle Marianne
(Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé notre héroïne, parèdre et pendant de Captain France, la Nouvelle Marianne, sous ses traits de simple mortelle appelée Marie-Sol Toclun, alors qu'elle s'était éveillée d'un long coma posttraumatique à la suite d'une explosion de l'usine où elle travaillait à Oyonnax.)
Par la suite, elle fut interrogée par les enquêteurs : ils avaient été prévenus par l’infirmière qu’elle allait mieux. Ayant tout oublié, elle ne put rien leur dire. Elle voulut revenir sur les lieux de l’accident. On le lui interdit, car des constatations restaient à faire : elles restaient closes à toute personne non habilitée à enquêter. Elle téléphona à son patron. La compagnie d’assurance attendant les résultats de l’enquête, il était provisoirement au chômage, comme tous les employés. Il broyait du noir, se demandait ce qu’il allait faire, s’il pourrait jamais rebâtir son entreprise. Il demanda à Marie-Sol comment elle allait. Il essayait d’être aimable et compatissant mais, intimement persuadé qu’elle était responsable de ce qui s’était passé, il chercha manifestement à écourter la conversation. Marie-Sol, étendue sur son lit d’enfant, reposa le téléphone en soupirant. Quelques larmes roulèrent sous ses paupières. Un rayon de Lune s’y réfléchit, comme bondissant. Marie-Sol crut sentir quelque chose tressaillir. Elle ouvrit les yeux, regarda par la fenêtre : la Lune, croissant d’argent fin, semblait tout à coup lui envoyer une lumière très intense. Elle sursauta, se leva sur son séant ; à ses yeux fatigués la Lune tremblait. Elle secoua la tête, ferma les yeux : en les rouvrant elle vit l’astre des nuits calme, immobile, souverain. Un nuage passa devant elle, prenant des couleurs singulières à ses bords. Marie-Sol crut voir un vaisseau circuler sur la blancheur du nuage, comme si les couleurs subtiles s’étaient formées en objet du ciel. L’illusion se dissipa. Elle s’endormit.
Les jours passèrent, immuables et semblables. Lassée de l’inaction,
elle annonça à ses parents qu’elle se rendrait à Genève pour rendre visite à
ses amis. Elle voulait en fait revoir son amant Antoine de Roquefranque. Elle l’appela,
il accepta le rendez-vous. Ils se virent aux Armures, restaurant bien connu de
la vieille ville, mais seulement pour boire un verre. Marie-Sol pensait qu’il l’inviterait
à dîner, heureux de la revoir. Or, comme elle avait disparu – comme il avait
entendu dire qu’elle avait été gravement blessée par son accident et qu’elle était
en convalescence et que seuls ses proches avaient le droit de la visiter, il
s’était mis sans même y songer en quête d’une autre femme – et en avait trouvé
une : une jeune collègue travaillant avec lui au laboratoire de la Section
de Chimie de la Faculté des Sciences, quai Ansermet. Il ne le lui avoua pas
tout de suite. Mais, à ses réponses fuyantes, elle finit par comprendre :
il ne pouvait pas rester avec elle pour la soirée. Le regardant d’un air de
mépris, elle se leva, lui dit au revoir sans l’embrasser, et s’en alla vers le
parking Saint-Antoine, où elle avait garé sa voiture. Ne sachant que faire,
elle s’en fut vers Lyon, où elle pensa résider quelques jours à l’hôtel, pour
se changer les idées et déambuler dans la capitale des Gaules.
Elle y demeura effectivement trois jours, visitant la Basilique
Notre-Dame de Fourvière, le Musée romain, les traboules et la rue de la
République. En visitant ces lieux, elle se sentait bizarre. Elle l’attribua à
son état de santé encore défaillant, au long séjour comateux qu’elle avait
passé chez ses parents et à l’hôpital, et à la déception qu’elle avait
ressentie lors de son entrevue avec Antoine de Roquefranque. Mais dans cet état
incertain et fiévreux, des images, des idées, des mots, des symboles
revenaient, de façon obsessionnelle et étrange. Elle qui ne croyait en principe
qu’aux mécanismes chimiques dont était mystérieusement née la vie à force de complexité
hasardeuse, elle ne cessait de penser à des éléments qui n’auraient pas dû lui
parler beaucoup. De leur nombre était par exemple l’autel fédéral des Gaules, découvert
au Musée romain : chaque année les Gaulois envoyaient des délégués,
souvent des druides, à Lyon, ville du dieu de la lumière Lug, pour célébrer
ensemble le culte de l’empereur Auguste, devenu dieu parmi les dieux, avec
notamment Quirinus et Jupiter. Elle ne savait pourquoi, ce souvenir la
tourmentait, l’obsédait, voire l’enthousiasmait, selon les moments – l’exaltait.
Une autre chose encore l’avait frappée et lui restait en mémoire, l’empêchant de
dormir la nuit dans sa chambre d’hôtel rue des Remparts d’Ainay, alors que la
lumière des boutiques de luxe éclairaient ses rideaux blancs. C’était la Basilique
Notre-Dame de Fourvière. Elle avait lu que Fourvière venait d’un terme latin
signifiait Montagne de la déesse Vénus, et que Lug avait été assimilé à
celle-ci. Et sur cette montagne Pierre Bossan avait proposé à la municipalité
de Lyon de créer une basilique d’un genre nouveau, romantique et poétique :
Marie mère de Dieu serait la reine des anges. Or, Marie-Sol en avait ri, à l’intérieur
de la basilique, il lui semblait qu’il s’agissait plutôt de la reine des fées –
de la nymphe des Gaulois telle, elle le savait, que le Forézien Honoré d’Urfé,
son voisin, l’avait peinte dans son célèbre roman de L’Astrée : son
père, amateur de culture régionale, lui en avait parlé. Mais, en la voyant
entourée d’anges, ou d’elfes ailés, et de saints, c’est-à-dire de héros, sur
les mosaïques des murs, il lui avait semblé que cette Vierge sainte avait pour
elle des traits familiers, qu’elle en avait déjà rencontré quelque part le
modèle. Et elle restait médusée, devant ces mosaïques colorées dont le style naïf
lui semblait par ailleurs ridicule. Et voici que des jeux de lumière lui avaient
semblé mouvoir le visage de cette dame, qu’il lui avait semblé qu’elle l’avait
tourné vers elle, et que ses yeux étaient devenus étincelants ; puis, que
de ces yeux mêmes, de leur éclat, une forme était sortie, une sorte de
super-héros costumé qui fût en même temps un chevalier d’autrefois, ombre fugitive
qui s’était évanouie aussitôt, mais en qui elle avait également reconnu un être
qu’elle avait connu autrefois. Elle faillit pousser un cri, et des passants,
visiteurs comme elle, s’étaient précipités en la voyant s’affaisser, et s’accroupir
sur les dalles. Mais elle leur avait assuré, en murmurant dans un souffle pénible,
qu’elle allait bien, et qu’elle avait juste fait un malaise léger, auquel elle
était habituée.

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