Captain France contre les robots en plastique : une épopée. Episode 17 : la mission des Génies

(Dans le dernier épisode de cette série merveilleuse mêlant fantasy, science-fiction et mythologie, nous avons laissé Captain France alors que son ami, le simple mortel Dehmoud Détrembières, venait de recevoir un coup mortel de la part d'un cyborg maudit.)

Captain France se précipita vers Dehmoud Détrembières. Il respirait encore ; était même toujours conscient. Tordu, son visage manifestait la souffrance, mais de ses lèvres déjà blanchies sortaient des mots, murmurés et haletés. Leur son s’élevait dans l’air, s’échappant de l’étreinte de la mort toujours plus resserrée. Captain France, dont la vue était par essence suprasensible, parce qu’il vivait dans les deux mondes à la fois, voyait ces mots comme des taches de couleur scintillantes, faibles esprits ailés qui tâchaient de s’élancer vers les cieux, à la façon des prières. Et la mort, de sa main gauche, tandis que la droite se resserrait autour du cœur de Dehmoud Détrembières, la mort tentait de les saisir, et parfois y parvenant la maudite les portait à sa bouche, empêchant leurs rayons de gagner le ciel source de tout rayonnement digne de ce nom. Elle les mangeait, les volant aux êtres qui, sur l’orbe de la Lune, les recueillait dans leurs mains pour les porter plus haut, pour les offrir à ceux que les Hommes nomment les dieux. Beaucoup, parce que la mort les attrapait, ne parvenaient pas jusque-là, et ces anges, puisqu’ils étaient tels, en versaient des larmes, saisis de pitié. Mais ils savaient que cela relevait de l’ordre cosmique, qu’ils n’y pouvaient rien, qu’ils n’étaient, eux-mêmes, que des serviteurs de l’univers, qu’ils n’y créaient que peu de chose. Et Captain France était, par sa mère, mais aussi par son éducation et son initiation, de leur race.

Il se penchait donc vers les lèvres asséchées de Dehmoud Détrembières et tâchait de recueillir, le premier, les mots échappés de son souffle noble : écartant la mort de sa main gantée de rouge, qui rayonnait dans l’ombre du monde physique, il saisissait ces mots de sa volonté ferme, les aidant à monter vers les cieux. Devait-il, cependant, se contenter de ne faire que cela ? Devait-il simplement regarder mourir ce vaillant serviteur de la France, sur lequel se penchaient avec bienveillance les génies protecteurs de ce grand pays ?

En vérité, qui aurait vu alors Captain France n’aurait su déceler, chez lui, aucune émotion : ses yeux d’or, où ne se distinguait nulle pupille, se contentaient de briller comme à leur habitude, éclairant l’air devant eux. À peine un voyant aurait-il pu saisir, de son œil aguerri, une flamme jaillir de ce regard tendu, à la façon d’une éruption solaire. Sa bouche, non plus, ne bougeait plus, au-dessous du masque qui la laissait libre, que si elle avait été taillée dans le marbre : et la mâchoire carrée de Captain France ne laissait pas voir s’il serrait les dents, ou si elles étaient naturellement pressées les unes contre les autres.

Cependant, il songeait. Il  savait que c’était par l’âme forte et courageuse de Dehmoud Détrembières qu’il avait, lui-même, été autorisé à pénétrer la sphère terrestre. Car d’ordinaire, comme on sait, il se tient dans ce que certains ont nommé l’Intermonde. Là, il attend : un signe toujours doit lui venir des Hommes, pour qu’il obtienne le droit d’intervenir parmi eux. Alors, dans l’antichambre de sa propre action, une porte devant lui s’ouvre, et il peut, voici ! franchir le seuil des mondes.

Ayant à cœur de secourir les Hommes, il se tient toujours prêt, devant la porte fatidique : assis sur le fauteuil rouge de la destinée, il assiste, sur l’écran aménagé sur un de ses murs, au grand spectacle projeté de la Terre et de l’Homme. Sa mère, puissante magicienne, a créé ce dispositif, qu’il peut mettre en marche à volonté – et qui n’a que peu à voir avec nos écrans électriques à nous, simple parodie de ce que Captain France et les siens possèdent : car ils disposent d’un art qui n’aura cours que dans un lointain futur, ou dans d’autres planètes.

Devant les couleurs vivaces de nos actions, il attend, regardant, s’informant, prenant pitié ou s’enthousiasmant, admirant : car, fils de l’humanité mortelle par son père, il a voué sa vie à la connaître, et, s’il peut, à la secourir. Mais, pour cela, il existe des conditions, fixées par sa mère avec l’accord des princes de la Lune. Car, c’est peu connu et peu compris, mais ils veillent globalement sur la Terre et ses habitants, c’est leur mission.

Dans son appartement de l’Intermonde, Captain France reçoit bien sûr quelques visites. Lui-même en rend, laissant derrière l’antichambre de l’action sainte. Volontiers il fréquente sa mère – ainsi que sa fiancée, qui loge d’ordinaire avec les Princes, dans le Palais de la Lune. Il l’invite dans l’île suspendue entre Terre et Ciel où vit sa mère, dont elle est reine, et où elle a sa maison. Les couleurs venues d’en haut, tombant des étoiles qui brillent dans l’azur infini, s’y matérialisent presque, s’y déploient en images : et c’est joie, pour ces êtres purs, de les voir. Ils s’en amusent, même s’ils en distinguent aussi les dangers.

Captain France s’y laisse distraire, parcourant les collines et longeant les rivières, plaçant ses pas sur le rivage où une mer étrange et inconnue vient déposer une écume pleine d’étoiles. Mais qu’on ne s’en inquiète pas ! Dans l’Intermonde, moyennant quelques procédés que je ne redirai pas, il peut toujours remonter le temps : il peut toujours rejoindre la source des rivières et renverser leur cours. Même s'il a laissé passer un événement important, il peut toujours y intervenir en courant à rebours. Il n'est donc jamais en retard, jamais en faute de veille, le chevalier de la France éternelle !

Or, c’est la seconde vue et la réaction de Dehmoud Détrembières qui ont fait du drapeau de la préfecture de Bourg-en-Bresse une voie de passage pour Captain France, et un moyen pour lui de se déployer en corps de chair. Le voyant mourant, il avait donc de la peine : et la main de la mort, qui souvent apporte un repos bienfaisant, lui semblait à ce moment odieuse, injuste et mauvaise. Soudain, il prit une résolution : malgré l’interdit qui pesait sur une action de ce genre, il décida de sauver ce vaillant mortel.

Aucun mortel, en effet, n’a jamais été autorisé à pénétrer l’Intermonde. Seuls l’ont fait quelques personnes exceptionnelles, pour des desseins inconnus. Cependant, Captain France prit sur lui de braver l’interdit : de désobéir à sa mère ! Il pensait qu’elle comprendrait, qu’elle accepterait. Il ne savait pas ce qui l’attendait, ce fou.

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