Le Faucigny de Genève: un séjour en terre suisse
Autrefois, j'ai participé à des activités littéraires, à Genève. J'y ai publié, récité de la poésie en public, fait des conférences. Je l'ai un peu fait aussi à Lausanne. A présent, j'y fais du théâtre. Et de temps en temps j'y dors. C'est vraiment intéressant, de participer à la vie d'un canton suisse, et de celui de Genève en particulier. Si beaucoup de Français y travaillent, peu y dorment. Je n'ai pas rencontré de Français qui y habitent, sinon dans le cas de dames mariées à des messieurs suisses. Je fais un peu l'inverse des autres, car pour moi je travaille en France voisine, au pied de ce beau massif qu'on appelle les Voirons.
Cela dit, j'habite toujours essentiellement en Haute-Savoie, dans la commune ancestrale qu'a chantée mon arrière-grand-oncle le poète Jean-Alfred Mogenet, en propre langage de Samoëns. Or, la partie du canton de Genève où je circule le plus souvent, le nord-est, appartenait autrefois comme Samoëns à la baronnie du Faucigny. Intégrée à la Savoie en 1355, peut-être issue du comté de Genève, cette baronnie fut dirigée par un seigneur propre durant assez longtemps. Qu'y trouvait-on? La vallée du Giffre, où se situe précisément Samoëns; la vallée de l'Arve, de Chamonix à Annemasse: on y trouvait donc le mont-Blanc; Megève, le Val d'Arly et le Beaufortain; et le pied occidental des Voirons, constitué d'une bande allant d'Annemasse à Hermance, avec, là, un port sur le Léman. Or, cette bande lémanique du Faucigny a été rattachée au canton de Genève en 1815, après la chute de Napoléon. Et donc à la Suisse, qui a alors intégré Genève. Le reste a été essentiellement intégré au département français de Haute-Savoie en 1860; une partie a été intégrée au département de Savoie.
C'est en fait dans ce Faucigny de Genève qu'il m'arrive de dormir. Attention: il y avait une terre genevoise enclavée, appartenant en propre au prince-évêque, un mandement dit de Jussy, et que les Genevois ont gardée dès leur sortie du duché de Savoie en 1535, suivie de peu de leur conversion au protestantisme. Donc, Jussy, à l'est du canton, est calviniste, et le Faucigny du canton de Genève est, ou était catholique. A Jussy, un château de l'évêque est toujours visible. Mieux encore, entre l'ancienne frontière savoyarde et le mandement de Jussy, une épaisse forêt avait été créée, dont il existe toujours des morceaux. Elle se tient en haut d'une butte, toujours à la frontière, en face de Saint-Cergues, commune du pied des Voirons voisine de Lucinges où a vécu le célèbre Michel Butor. Tout cela donc était au XIVe siècle dans le Faucigny. Entre Jussy et Cologny, au bord du Léman et où ont vécu Lord Byron, Percy Shelley et sa femme Mary, l'ancien Faucigny s'étend encore, avec un château où les Genevois ont fait des spectacles inspirés de l'ancien temps, celui de Rouelbeau. Il dépendait du dauphin dit de Vienne, devenu baron du Faucigny à la suite d'un mariage, puis il est passé aux Savoie. Il est en ruines, mais ces ruines m'ont plongé dans un abîme de réflexions, puisque ma famille est faucignerande depuis des siècles.
En un sens, même en Suisse je me sens toujours faucignerand, et l'église du village que je fréquente le plus a des statues baroques typiques du Faucigny, inspirées par les imaginations de François de Sales et créées par des artistes italiens avec de l'argent venu d'Allemagne - où les Faucignerands, en particulier, se rendaient souvent pour faire du commerce. Megève donna par exemple naissance au compositeur Georges Muffat, qui fit toute sa carrière dans les pays allemands. Ce sont des statues colorées de Pierre et Paul, qui décorent le retable de cette église, avec des anges tout en haut. J'adore.
Les traités d'art baroque savoyard qu'on a édités n’ont pas intégré les églises rattachées au canton de Genève: sur le plan esthétique et historique, cela n'a aucun sens. Seule la politique y a obligé. C'est dire comme elle nuit à la science! Pas facile de rester libre de l'esprit des frontières, quand on est un savant. Quand on est un poète, je crois, cela l'est plus. On fait fi du présent, on est capable de s'en abstraire, et de plonger dans le passé du Faucigny réel, sans tenir compte des frontières actuelles. Je complèterai mon propre chapitre de thèse sur l'art baroque savoyard par les églises intégrées en 1815 au canton de Genève. Je l'annonce. Ma découverte de cette partie de Genève était providentielle. De l'ancien Faucigny je connaissais tout, sauf cette partie-là. Il fallait que je connaisse absolument tout, c'était écrit.
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