De la Savoie à Genève: histoire d'une différenciation
La valeur ajoutée créée par ces emplois faciles, puisque le logement peut ne pas préoccuper trop les employeurs, peut bien sûr servir à faciliter le transport, par le moyen des prélèvements, et la sécurité: et Genève est championne des caméras de surveillance, des radars mesurant la vitesse des véhicules, du personnel bien formé et rigide chargé de suivre les procédures. Je ne sais pas si, dans le monde, personne est plus efficace sous ce rapport. Mais la valeur ajoutée doit servir encore à autre chose. Car le vol et l'irrespect ne sont pas seulement dus à la substance psychique fixe de l'envie issue de la pauvreté et, si l'on veut, de l'incapacité à entrer dans les emplois prévus. Sous ce rapport, la variation existe, et l'histoire en offre des exemples: les inégalités ne donnent pas lieu à la même constante agressivité dans la lutte des classes. On a même vu des périodes où elles étaient acceptées de part et d'autre, si chacun respectait les droits et les devoirs qui lui incombent.
Les riches, à Genève ou ailleurs, ne sont pas forcément non plus des modèles de probité, et on en voit, à Genève, qui se rendent dans des supermarchés français pour acheter leur nourriture sans prévenir la douane, alors que la loi suisse prévoit dans ce cas une taxe, que donc ces personnes se gardent de payer. Tout le monde n'est pas riche, à Genève; il y en a même qui n'y ont pas de voiture: les transports en commun sont bien faits, ils n'en ont pas forcément besoin. Sauf pour venir en France acheter de la nourriture, donc les plus pauvres Genevois ne le peuvent même pas. Ils auraient une excuse, de flouer leur propre administration fiscale. Ils l'ont, s'ils ont une vieille voiture d'occasion; mais les voitures de luxe immatriculées à Genève se voient aussi dans les parkings des Lidl de la France voisine. C'est donner un bien mauvais exemple aux cambrioleurs d'Annemasse.
Mais il y a plus. Pour renforcer le respect de l'autre, il s'agit de le voir le moins possible comme un corps étranger. Car les sociétés où les inégalités sont les mieux acceptées sont celles où le pauvre voit le riche malgré tout comme un frère. J'ose dire que dans la république romaine, cela est arrivé souvent. On dit, le Genevois Jean-Jacques Rousseau le disait, que, dans le duché de Savoie, c'était également le cas. Pourquoi? Parce que la culture était partagée. Les riches lisaient François de Sales, les pauvres entendaient les curés le citer, tous suivaient sa règle et ses principes: les riches méditaient sur ses figures, les pauvres l'invoquaient pour leurs mauvaises moissons. La culture unit les peuples.
Or, de Genève à la Savoie, bien sûr, des conflits historiques. Mais, avant eux, évidemment, une longue unité. Car Genève était la dernière ville des Allobroges au nord. Tout le royaume des Allobroges, Genève comprise, a été intégré par Rome à la Gaule narbonnaise. Puis est venu le royaume de Bourgogne, ou des Burgondes, et c'était encore le même territoire. Lorsque le roi de Bourgogne Rodolphe III mort sans héritier en 1033 légua son royaume au saint empereur germanique, de nouvelles frontières apparurent. Le pouvoir des évêques en est une des causes. L'empereur nomma, dit-on, le comte de Savoie régisseur de ce royaume en son nom, mais laissa, pour des raisons également mystérieuses, Genève et Vienne, les deux capitales, à leurs évêques.
Il en résulta des divisions. Le Dauphiné resta indépendant de la Savoie, et Genève voulut le devenir de son comte propre, puis de celui de Savoie son successeur. Mais il y eut un temps où le duc de Savoie contrôlait Genève et même Lausanne: le premier duc, Amédée VIII, fut également l'évêque de ces deux villes. Il est mort à Genève, et il est regardé par les Savoyards comme le fondateur de leur patrie. N'y a-t-il pas du sens?
Certes, les Genevois, jaloux de leurs libertés traditionnelles et commerciales, ne voulurent pas se soumettre. La religion les y aida: l'évêque, jugé trop proche des Savoie, dut partir à Annecy. L'alliance des Genevois avec le roi de France et la venue parmi eux de Jean Calvin scellèrent leur liberté. Leur hymne, La Chanson de l'Escalade, ou Cé qu'è lainô, affirme que Dieu les préféra, quand, en 1602, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier tenta de reprendre leur ville. Soit. Mais regardons-y de plus près: cet hymne a été publié d'emblée (au XVIIe siècle) comme étant "en langage savoyard". Les Genevois s'admettaient ethniquement savoyards, c'est à dire allobroges. Leur liberté était prise face aux princes. C'était celle du peuple.
Les Anglais résidents à Genève, en explorant la Savoie environnante, ouvrirent la frontière, et c'est peut-être ainsi que Napoléon créa le département du Léman, qui unissait Genève au nord de la Savoie. En 1815, après Waterloo, on rattacha Genève à la Suisse en lui adjoignant notamment des territoires savoyards, pris au Faucigny et au comté de Genevois. Les Genevois ne concédèrent pas grand-chose aux nouveaux arrivants, catholiques, d'un point de vue culturel. Et il en est toujours ainsi. Quoique ces communes réunies aient longtemps cultivé, comme les autres Savoyards, non seulement leur dialecte, mais aussi l'enseignement de François de Sales, ni l'un ni l'autre ne sont sérieusement étudiés à l'université de Genève. Curieux. Car c'est bien ainsi qu'on peut, encore, aujourd'hui, unir spirituellement les territoires de part et d'autre de la frontière.
Au reste, une université située dans la Savoie voisine, s'il y en avait une, serait inspirée d'étudier l'histoire et la littérature genevoises. Mais même à Genève on ne le fait guère. Comment donc se sentir partie prenante de la même communauté, et voir le riche de l'autre côté de la frontière comme son frère? C'est plus difficile. Il faudrait faire évoluer les études, à cet égard. François de Sales est un auteur genevois au même titre que Henri-Fédéric Amiel - qui adorait la Savoie, s'y promener et en parler. La critique dit: "Il adorait la Suisse". Donc le territoire est uni, dans l'esprit commun. Mais cela signifie que François de Sales est un auteur suisse. De même, récemment, on a dit, de Michel Butor, qui s'était installé en Savoie pour enseigner à Genève, qu'il avait enseigné et écrit à Genève. Donc Lucinges, où il vivait et où donc il a essentiellement écrit, est à Genève? Mais on y vénérait François de Sales. De même, au moment de l'éclipse solaire, on lisait, dans les journaux genevois: "Pour l'observer depuis Genève, il faut monter au Salève". Donc le Salève est à Genève? Mais on y a toujours vénéré François de Sales.
Il faut impérativement que l'université de Genève ouvre un cours sur François de Sales et sur le "langage savoyard" et sa littérature. Sinon, une grave incohérence demeure, et c'est dans les failles du système que les cambrioleurs se glissent. Système d'alarmes mécaniques, mais aussi système d'alarmes psychiques et spirituelles, qui empêchent la main du cambrioleur de saisir l'objet qui appartient à un autre lui-même.
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