Voyage aux Philippines, 14. Makina
Nous avons vu que Budjette Tan, l’auteur de Trese,
faisait référence aux avions comme étonnant les nymphes de l’air, fées de
l’espace ! Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Philippins
ne sont aucunement fermés aux inventions nouvelles : ils ne se contentent
absolument pas de reprendre, de la culture américaine, ce qui résonne avec
leurs propres traditions mythologiques. Leur fascination pour les machines a
toute l’allure de celle qu’ont les enfants, s’ébahissant devant les engins des
chantiers, les voitures de sport et les fusées d’Elon Musk.
Cependant, ces machines chez eux continuent de se relier
aux aswangs, aux diwatas et aux tikbalangs.
Un album acheté à Manille, intitulé Makina, et réalisé par Ian Sta.
Maria et Katrina F. Olan, en dit long, sur le sujet. L’ouvrage, de forme plus
horizontale que verticale, propose des rêveries futuristes dessinées par le
premier, et légendées par la seconde. Cela ressemble beaucoup à de la bande
dessinée française dans l’esprit de Métal Hurlant, avec Moebius et
les autres de sa génération.
C’est joli, mais ce qui est remarquable est d’abord
l’insertion de toutes ces machines dans la vie ordinaire philippine, avec ses
snacks, ses boutiques, ses enjeux, et les noms mêmes de Manille et d’autres
lieux emblématiques de l’archipel. C’est bien sûr censé se dérouler dans un
lointain futur, et Manille est imaginée fabuleuse, donnant raison en un sens à
Serge Lehman (voir notre développement sur Darna).
Mais il y a plus. La fin de l’album propose des machines qui ressemblent aux tikbalangs,
peut-être créature fantastique préférée des Philippins. Elles ne sont pas
inventées de toutes pièces : le texte affirme que la science a fait de
tels progrès qu’on a pu pénétrer la dimension parallèle où précisément vivent
les tikbalangs : l’assimilation consciente de l’autre monde
des contes à des théories scientistes s’est déjà abondamment vue au Japon, l’on
connaît cela. Le but de la recherche scientifique, selon Ian Sta. Maria et Katrina F. Olan, était
le voyage instantané dans l’espace : il fallait pénétrer l’arrière de la
matière. C’est là qu’on a rencontré les tikbalangs.
On les a revêtus de membres mécaniques, et on les a lancés
dans des missions militaires. Mais ils restaient rebelles à toute autorité, et
n’écoutaient que leur sang. Finalement, ils se sont éveillés à leur conscience
propre, comme toute sorte de machines ayant l’allure d’aswangs et de diwatas.
Autrement dit, dans l’univers mécanique de la science-fiction, la mythologie
philippine a resurgi, défiant les limites de la science rationnelle. Car cette
mythologie, éternelle, doit resurgir à l’infini : c’est entendu.
Espagnoles, américaines ou envahies par la technologie chinoise, les
Philippines resteront les Philippines.
Couronnant ce retour des êtres fantastiques de la mythologie
sous une forme mécanisée, Ian Sta. Maria et Katrina F. Olan proposent un être sublime, femme, déesse
et machine, appelée Makina : d’où le titre. Elle est l’âme de la machine à
venir. Mais qui ne pensera possible qu’elle soit, souterrainement, Durga
resurgie ? L’éternel féminin s’imposant à nouveau, au cœur même de la
technologie qu’on croyait rationnelle ? C’est la fin du Second
Faust de Goethe : l’idée en est faustienne.

Comments
Post a Comment