Une scène de l'Evangile unissant les trois personnes de la Trinité: réflexion sur une homélie


Jugé incompréhensible par plusieurs esprits rassis, le mystère de la Trinité a souvent été moqué. Beaucoup de sectes chrétiennes n'y croient plus. Dès l'origine, il fut contesté. Mais un sermon évangélique que le hasard de la vie m'a amené à écouter à Genève, dans une communauté que je ne nommerai pas, m'a rappelé que les expressions bibliques prises à la lettre et avec rigueur montraient bien que Dieu pouvait apparaître comme Père, comme Fils, ou comme Saint-Esprit. 

La difficulté de le comprendre vient sans doute de l'habitude séculaire et enfouie d'assimiler Dieu à un créateur, situé dans le passé - à une autorité. On observe que Dieu en tant qu'être unique est assimilé à un père et à un créateur par exemple par l'ami arawak de Robinson Crusoe dans le roman éponyme de Daniel Defoe: le vieux Benamuckee, dit Friday, vit dans les étoiles et de lui tout découle. Cette image est facile à comprendre, parce qu'elle renvoie au passé, à la mémoire. Mais les figures du Fils et du Saint-Esprit sont plus complexes.

Cette difficulté ne correspond pas seulement à une forme d'animisme restituée dans son roman par Daniel Defoe. Elle renvoie aussi à l'âge de la machine. Concevoir Dieu comme un grand ingénieur universel, ayant créé une machine qui ensuite marche toute seule, par ses lois propres, ou à l'aide d'ouvriers qu'on appellera les anges, est également facile. L'idée d'un grand horloger ou d'un grand architecte se recoupe encore avec la figure du père. Il est l'ancêtre technicien, inventeur, mécanicien, auteur de la machine du monde. Comme prince et père il a énoncé des lois, que suivent obéissants les éléments.

Le rationalisme s'en satisfait d'autant plus qu'il peut, par ses voies propres, retrouver ces lois et utiliser, pour la vie pratique, des machines qui les observent. Cependant, l'expérience pose un problème: la totalité de l'utilisation des machines implique deux autres choses. La première est qu'aucune machine ne fonctionne si un homme n'appuie pas par sa volonté propre sur le bouton, ou la pédale. Si l'analogie fonctionne, alors Dieu reste dans le monde comme volonté immanente, dans une forme d'éternel présent: il est un Fils, en tant que, émané du Père, il vit en permanence dans le monde pour lui donner mouvement et vie.

Enfin, il y a autre chose. Les machines renvoient à l'avenir: elles suggèrent un futurisme. Leur idée, leur imagination, telle qu'on la voit se déployer dans la science-fiction - c'est à dire dans l'art -, émanent d'une promesse qui rayonne de l'avenir. Elles apparaissent comme en rêve, c'est à dire comme prescience d'un avenir possible: et c'est, en un sens, ce qu'on peut appeler le Saint-Esprit.

Le philosophe chrétien et platonicien à la fois Boèce disait que Dieu était dans trois endroits de l'univers: le passé, le présent et l'avenir. Il y avait trois formes différentes. Il apparaissait sous trois masques, c'est à dire sous trois personnes. Le vrai Dieu est forcément fait des trois personnes: le passé ne saurait le résumer à soi seul.

L'homélie que j'ai entendue à Genève signalait un passage de l'Evangile dans lequel ces trois personnes étaient distinctement présentes. C'est dans le récit de saint Matthieu, au chapitre III. Jean-Baptiste parle (11): "Moi je vous baptise dans l'eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit saint et le feu." Donc l'Esprit saint est présent dans la bouche du Baptiste. "Alors paraît Jésus (13)", qui veut être baptisé par Jean. Et (16) "dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l'eau, et voici que les cieux s'ouvrirent: il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. (17) Et des cieux, une voix disait: 'Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie'." Dans la même scène évangélique, pour ainsi dire, les trois personnes apparaissent, qui sont distinctes: le moment unit les trois personnes, comme en une rencontre hors du temps et de l'espace d'où l'univers se refait, se révèle et s'accomplit. Tout converge dans ce moment mystérieux où l'Esprit-Saint, le Fils et le Père se manifestent. Si je puis dire, le baptême, par la volonté du passé, s'accomplit depuis l'avenir sur le front du présent.

Il y a là un tournant majeur, qui reste en effet mystérieux. Mise à part la solennnité du passage, du moment, qui peut être ressentie en profondeur, on ne sait que dire. Il semble que la voix s'efface, devant un tel événement inouï. Mais n'en restons pas à ce style classique, qu'avait déjà Joseph de Maistre. N'en restons pas à ce style, qu'avait avant lui Bossuet. Les explications philosophiques du mystère ont scandalisé ceux qui pensent qu'on ne peut rien en comprendre, qu'on peut seulement le nier ou l'accepter. En particulier l'écrivain ésotérique Rudolf Steiner, qui avait eu une formation philosophique mais qui pensait avoir eu des révélations, a été copieusement insulté, d'avoir osé tenter d'en donner une explication accessible à la raison.

Si on n'entre pas dans les détails qui perdent l'esprit dans le scandale, on doit dire que son idée globale est qu'alors, effectivement, le Père, le Fils et le Saint-Esprit s'emboitaient comme dans les poupées russes, s'unissaient complètement. On lui a reproché d'avoir assimilé l'Esprit de Dieu descendu sur lui à un esprit solaire, le roi des anges du soleil: c'est païen. Mais il a précisé qu'alors, cet esprit solaire royal était lui-même habité par le Père éternel, l'ordonnateur des mondes. Il y avait donc union parfaite des trois personnes dans le moment, et en Jésus-Christ. On peut dire, si l'on veut, qu'il fait ressembler l'Evangile à un récit de fantasy, parce qu'il en donne une version imprégnée des images de la littérature moderne. Mais il reste quand même difficile de prétendre que, d'un point de vue absolument théorique, il ait rejeté le dogme de la Trinité: lui-même, bien au contraire, affirmait que ses visions personnelles l'avaient toujours confirmé. 

Qu'on ne parvienne plus à reconnaître le récit évangélique sous sa plume peut venir de lui, de son esprit entaché de culture romantique et ésotérique, imprégné des visions de Goethe et de Mme Blavatsky. Mais il peut aussi venir du lecteur, qui, ne parvenant pas à se hisser à l'idée pure, s'arrête aux formes du discours, et constate que Steiner n'écrivait pas du tout comme saint Matthieu. Le temps dira ce qu'il en est avec plus de clarté. Il relativise, en effet, l'importance des formes extérieures: il les purifie, pour ne laisser au jour que l'idée brillante. C'est, paradoxalement, ce qui fait mourir cette idée, l'éteint: sans la protection des formes imaginatives, elle s'entache rapidement d'obscurité, de fumée, et, si on la voit encore sous le charbon, si elle garde sa forme propre, on n'en voit plus l'éclat. C'est alors qu'elle est libéralement niée, il faut le dire. C'est donc, inconsciemment, aussi parce qu'on n'a pas envie de devoir l'assumer qu'on pourfendra les formes nouvelles, jeunes et belles, qui la recouvrent, et lui rendent paradoxalement son éclat, en la nettoyant des vieilles scories de la vie intellectuelle, menant fatalement à la stérilité et à l'ennui, au morne et au terne. 

Cependant, je ne me proclamerai pas assez prophète pour assurer que l'avenir consacrera les explications de Rudolf Steiner: je n'en sais rien. Je respecte seulement sa démarche, que je crois bonne en soi: affirmer ceci ou cela du monde divin ou spirituel est gratuit, si on n'y a pas pénétré soi-même, et si on n'en a pas ramené, pour la conscience, des formes imaginatives représentatives. On peut nier, accepter, selon ses intérêts ou ses sentiments arbitraires, cela n'implique ni n'oblige à rien.

D'ailleurs, rejeter les formes païennes de la mythologie ou de la fantasy ne prouve rien: lue avec impartialité, la Bible a des moments pleins de fantaisie, comme l'histoire de David contre Goliath, ou celle de Samson. Bossuet avait au moins l'esprit de mettre Samson en relation avec Hercule et de dater, dans l'histoire humaine, une époque de héros. Les oppositions gratuites, issues de l'esprit de secte, ne mènent à rien.

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