Captain France contre les démons en plastique: épisode 38. Etrange réveil pour la Nouvelle Marianne
(Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé la Nouvelle Marianne alors qu'elle venait de se réveiller chez ses parents à Roanne sous la simple identité de Marie-Sol Toclun, et qu'elle venait de demander à sa mère penchée sur son chevet ce qui s'était passé.)
– On ne sait pas vraiment, dit la mère. Il y a eu un
terrible accident, à Oyonnax, dans l’usine où tu travaillais et qui abritait
ton laboratoire. Oui, un terrible accident.
– Un accident ? demanda Marie-Sol.
– Oui, repartit Germaine Toclun. Un terrible accident. On t’a
retrouvée là, parmi les ruines. Tu étais inconsciente.
– Les ruines ?
– L’usine a été détruite. On pense à une fuite de gaz, ou de
produit chimique inflammable. Par chance, c’était de nuit, et personne ne s’y
trouvait, sinon toi. On pense donc que tu as commis une maladresse, que tu as
laissé un produit chimique – j’ignore lequel, on me l’a dit mais je ne m’en
souviens plus, je ne le connaissais pas –, tu as laissé involontairement un
produit se répandre, et qu’il a créé une explosion, qui a défoncé le toit, qui
t’est retombé dessus. Il semble que le produit enflammé était confiné dans un
objet qui a bondi, qui s’est élevé en trombe, et a détruit l’usine par le haut.
Les enquêteurs sont toujours à la recherche de cet objet, ils ne le retrouvent
pas. Ils attendent que tu reprennes connaissance. Tu étais à l’hôpital. Tu t’es
réveillée. Mais tu regardais vers le haut, les yeux vides. Tu ne répondais à
aucune parole. Tes lèvres bougeaient, murmurant des mots incompréhensibles ;
il y était question de Marianne, personne ne comprenait. Quelqu’un a songé à
des souvenirs revenus de rituels maçonniques auxquels tu aurais participé. Mais
nous ne t’avons jamais rien entendu dire sur la question. Tu mangeais, tu te
levais, comme une zombie. Tu ne répondais à rien mais tu accomplissais
mécaniquement ce que tu devais accomplir. Les médecins nous ont alors dit qu’il
serait bon de te ramener chez nous, et de t’observer, puisqu’il n’y avait aucun
risque. Chez nous aussi tu accomplissais mécaniquement les actions
quotidiennes. Tu étais comme une somnambule qui ne rêvait pas. C’était tellement
étrange. Tous les deux jours une infirmière vient t’ausculter pour voir comment
tu évolues. Et puis hier nous t’avons vue arriver dans la cuisine, nous étions
heureux mais surpris, car tes yeux bougeaient, tu nous regardais, tu nous
reconnaissais, tu étais redevenue normale. »
En écoutant ce récit,
Marie-Sol restait silencieuse, stupéfaite. Elle ne se souvenait de rien. Avait-elle
commis cette maladresse, dont parlait sa mère ? Elle se souvenait d’avoir
été occupée dans son laboratoire, mais elle ne savait plus quel jour. Et rien
de l’accident décrit par sa mère ne lui était resté en mémoire. C’était un
blanc, ou un noir total. Elle se souvenait d’avoir rêvé des choses étranges,
mais elle n’aurait su à présent les définir. Ces rêves n’avaient d’ailleurs
rien de particulier, ils renvoyaient à un autre monde bizarre et incohérent. À une
question de sa mère, elle le lui dit, qu’elle ne se souvenait plus de rien. « Naturellement »,
fit Germaine Toclun : le cas est fréquent ; l’accident efface la
mémoire des moments qui l’ont précédé.
« Il y a quand même quelque chose, continua la mère de Marie-Sol.
– Quoi donc ?
– Il y a quelque chose que je ne m’explique pas, et que personne
n’explique.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Marie-Sol.
– Quelque chose de
vraiment étrange, qui n’a pas de cause très claire.
– Mais quoi ?
– Voici : tu avais, quand on t’a trouvée, un costume
étrange. Une sorte de combinaison de caoutchouc très fine, noire et traversée
de bandes rouges où des feuilles d’acanthe dorées étaient entrelacées. Tu en
étais entièrement recouverte, sauf à tes pieds et à tes mains, qui étaient nus.
À quoi jouais-tu ? T’en souviens-tu ?
– Oh, ça, répondit Marie-Sol, ça c’est un costume que m’a
confectionné mon ami, le professeur Antoine de Roquefranque, en me disant qu’il
l’avait muni de dispositions spéciales qui me protégeraient d’éventuelles
décharges d’énergie électrique polymère provoquées par mes expériences en
laboratoire. Je suppose qu’il m’a justement protégé dans l’accident. L’avez-vous
pris ? L’avez-vous gardé ?
– Oui, il est là. Veux-tu le voir ?
– Oui, s’il te plaît. »
La mère ouvrit l’armoire qui occupait le mur est de la
chambre, et en sortit le costume soigneusement plié. Elle le déposa près de
Marie-Sol. Celle-ci s’en saisit, le déplia. Elle le reconnaissait sans le
reconnaître. Elle savait qu’Antoine de Roquefranque le lui avait donné mais
elle ne se souvenait pas l’avoir jamais porté, ni même peut-être que c’était
celui qu’il lui avait donné. Un insigne, au buste, la plongea en particulier
dans la perplexité. Deux lettres s’y voyaient, tissés de vermeil, tracées avec
art, et superposées et entrelacées : N et M. Pourquoi ces lettres ?
Elle ne se souvenait pas les avoir jamais vues. Et il lui sembla soudain que ce
costume n’était en réalité pas du tout celui que lui avait donné Antoine de
Roquefranque. Sa mère vit son trouble. Lui demanda ce qu’il y avait. Marie-Sol
répondit qu’il n’y avait rien, que cela faisait juste longtemps, ou qu’elle
avait l’impression que cela faisait juste très longtemps qu’elle ne l’avait vu.
Elle demanda à sa mère de le remettre dans l’armoire, et ne voulut plus y
songer.
« Voudras-tu manger avec ton père et moi dans la salle
à manger, ce soir ? demanda Germaine Toclun.
– Mais oui, avec grand plaisir », répondit Marie-Sol en riant.

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