Histoire du Berry et de la Petite Fadette de George Sand: un conte ancestral
« Moi c’est La Petite Fadette que je préfère. » Depuis Toulouse, où j’habitais, j’avais fait un saut dans le Berry, invité par ma vieille amie Emmanuelle G., qui s’y est installée pendant la pandémie de 2021. Amis de collège et de lycée, nous nous étions rencontrés à Annecy, à l’époque où nous y vivions tous deux. Elle était ensuite partie à Paris, où elle a travaillé à la télévision, comme présentatrice puis productrice, et où elle a publié un livre qui, adapté bientôt en série, lui a beaucoup plus rapporté que les miens. Lassée de Paris, la voici qui s’installe dans la campagne berrichonne près de La Châtre, et, hasard ou destin, il s’avère que c’est justement le pays de ma mère, de ses ancêtres paysans, ceux-là même dont parle George Sand dans La Petite Fadette.
Car Emmanuelle et moi étions devenus amis parce que nous
parlions ensemble de littérature, notamment classique. Je lui récitais les vers
de Guillaume Apollinaire le long du lac, elle évoquait Albert Camus et André
Malraux. Naturellement, à La Châtre, le sujet était George Sand. Comme, attiré
par la littérature de la Savoie, je me suis spécialisé dans les littératures
régionales en général, voilà une autrice que je ne peux pas manquer. Car si les
grands auteurs de la littérature régionale française n’ont pas tous été
intégrés au panthéon littéraire national, à quoi le doit-on ? Pas
forcément à la qualité. Cela vient aussi des régions évoquées. Les Français
ressentent comme leurs le Berry, la Touraine évoquée dans Les Contes
drolatiques d’Honoré de Balzac - même la Bourgogne d’Aloysius Bertrand, la
Normandie de Jules Barbey d’Aurevilly -, donc intègrent ces auteurs à leurs
programmes d’étude ; mais ils ressentent la Bretagne, la Savoie, la Corse
et même la Provence comme étrangères, notamment parce qu’ils ont des langues
paysannes qu’ils ne comprennent pas, ou une histoire contenant des rois
propres, distincts de ceux de la France, et les auteurs concernés ont un statut
ambigu. Claude Millet, professeure à la Sorbonne, a carrément publié l’idée que
la littérature bretonne, même en français, n’appartenait pas à la France.
Cependant, dans le panthéon littéraire français, George Sand
a évidemment une place majeure. Parce qu’elle était progressiste et féministe ?
Peut-être. Barbey d’Aurevilly ne l’était pas du tout, et il passe aussi. La
raison semble bien en être la familiarité des Français de Paris avec les
régions que les écrivains ont explorées. La Provence une fois domestiquée par
le tourisme a offert Jean Giono aux lettres françaises, tout en laissant
Frédéric Mistral dans la marge. Langue oblige, aussi.
Pourquoi aimé-je la littérature régionale ? La réponse
est évidente. Dans un bel article défendant la science-fiction contre la
littérature bourgeoise, réaliste et naturaliste, l’écrivain de science-fiction
Gérard Klein a admis que la littérature régionale avait le même statut que la
science-fiction. Mais pas la même orientation, hélas : il voulait dire qu’elle
était trop passéiste. De fait, la littérature régionale contient du
merveilleux. C’est ce qui me plaît en elle, comme cela me plaît dans la science-fiction.
Mais un merveilleux nourri des croyances paysannes, de l’imaginaire paysan.
George Sand y a bien puisé, elle aimait cela. Pendant
longtemps, j’ai surtout été le lecteur de ses Légendes du Berry,
méconnues mais belles, effrayantes et suggestives, montrant une parfaite
compréhension de l’esprit du folklore. A La Châtre j’ai acheté sa pièce de théâtre
du Drac, la seule pièce complètement fantastique du répertoire français,
inspiré par une légende provençale, et montrant encore une compréhension parfaite
de ses enjeux ésotériques et psychologiques. George Sand a également rédigé, à
l’intention de ses petits-enfants, des contes merveilleux pleins de psychologie.
Elle assurait ne pas croire au fantastique. Mais en réalité,
elle croyait au monde spirituel, et pensait que le fantastique y renvoyait,
métaphoriquement. Dans son autobiographie, elle dit qu’à La Châtre, quand elle était petite, on l'a prise pour une
sorcière. Or, dans La Petite Fadette, la critique admet qu’elle se projetait :
et, certes, l’héroïne n’était pas une sorcière ; mais pas parce qu’elle
était sans pouvoir : seulement parce qu’elle était sans malice.
Surnaturelle, elle le restait bien.
Emmanuelle me disait, donc, que La Petite Fadette
était son roman préféré, parmi ceux de George Sand. Comme celle-ci même le
rappelle, le nom est allusif aux fées. Fadette a quelque chose de féerique. Deux ans plus tard parti en
voyage en Bretagne, j’avais dû traverser le Berry en voiture. J’avais revu
Châteauroux, où est née ma mère : la maison de mes grands-parents a été
détruite, pour ouvrir la place de l’Hôtel de Ville, où mon grand-père
travaillait. Je n’ai pas revu la maison, où le temps me semblait si long, quand
on m’y plaçait pour y faire des siestes. A l’époque, j’habitais Fontenay-sous-Bois,
près de Paris. Coup du destin encore, Emmanuelle, avec son mari, avait ouvert à
Châteauroux une école de musique, et avait pour cela rencontré fréquemment le
maire, marchant sans le savoir où j’avais dormi, puisque des dalles ont
remplacé la maison. En Bretagne, à Vannes, j’ai trouvé dans une boîte à livres La
Petite Fadette au Livre de Poche. Idéal pour la plage. Intrigué, je l’ai
ouvert, et, revenu à Genève, l’ai dévoré.
Le roman parle de mes ancêtres, bien que leur nom, Fiaud, ne
s’y trouve pas : c’est bien là qu’ils ont vécu, travaillé, c’est bien là
qu’ils ont été enterrés. Et George Sand y dit bien que son héroïne avait des pouvoirs,
qu’elle était en relation naturelle avec la divinité. Rien de surnaturel, tout
était naturel. Oui. Comme la biodynamie : car la Fadette connaît par
intuition, comparaison, analogie et expérimentation le secret des plantes par
lesquelles elle guérit les gens. Que fait la police ? Il s’agit de féminin
sacré ; il s’agit de médecine illégale ; il ne s’agit pas là de
science au sens où l’entendent les physiciens.
Mieux encore, elle soigne les tourmentés en se mettant près d’eux,
en se concentrant sur une pensée positive à leur égard, et en priant silencieusement
Dieu. Cela marche, pour George Sand : c’est très efficace. De nos
jours, on dirait que Fadette a créé une secte, qu’elle est un gourou méchant.
Bref, qu’elle est une sorcière. On vante George Sand, mais en fait on a régressé. C’est
simplement la vérité : après la libération romantique, on est redevenu néoclassique.
Alors bien sûr, George Sand semble parfois bien optimiste.
Elle dit que Dieu existe, mais pas le diable. Mais un de ses personnages,
jaloux, fait bien le mal. D’où cela vient-il ? Si Fadette fait le bien en
lien avec Dieu, il faut bien que sa rivale fasse le mal en lien avec Satan.
Charles Baudelaire disait : George Sand ne croit pas à l’enfer, ça l’arrange
bien. Sorcière, alors ? Par excès d’idéalisme, comme Lucifer, elle nie le
mal ? Cependant, elle m’a envoûté, par son monde faussement réaliste, en
fait poétique et presque fantastique : il est beau. Et je lui en suis
reconnaissant. Magicienne est plus approprié. Illusionniste, peut-être
un peu : le bien est trop fort, face au mal. Elle-même l’avouait : le
roman, composé juste après 1848, était destiné à donner une autre version de l’humanité
que celle de la révolution. La paysannerie berrichonne en était le réceptacle.
C’était un sentiment. C’était romantique. Comme la science-fiction, le
régionalisme littéraire est bien d’origine romantique. Maintenant que les
machines sont devenues classiques, le romantisme, plus que jamais, est dans la
littérature régionale. Il faut relire George Sand.
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