Voyage aux Philippines, 13. L’être du drapeau au musée national: une bataille
Je sors du musée, à l’architecture également néoclassique, avec des colonnes et un portique, et je vois un grand drapeau philippin flotter doucement au-dessus de ma tête. Vous me croirez si vous voulez, mais, alors que je contemplais ce doux mouvement dans la lumière du soir azuré, j’ai cru percevoir qu’il y avait là une vie propre, que le drapeau était animé d’une volonté. Et voici ! j’ai même cru voir ses couleurs sous l’effet de la brise se détacher du tissu, et d’abord voleter comme des formes fantomatiques, tendant à l’enroulement. Et soudain, sans que je pusse comprendre comment, elles adoptèrent la figure d’une femme ailée, assez semblable à celle que j’avais vue sculptée dans le musée : mais, si la statue était blanche, cette femme que je voyais dans l’air était tout aussi colorée que le drapeau philippin ; les plumes mêmes de ses ailes étaient rouges, son corps bleu et parsemé d’étoiles. Un soleil d’or était placé entre ses deux seins, à la pointe d’une échancrure blanche comme neige. Ses cuisses rondes mais effilées animaient les vents de désir, on les voyait presque s’enrouler autour d’elles, comme pour les saisir. Mais elle n’en avait cure : elle flottait, doucement, à la place du drapeau, qui sous mes yeux disparut sous mes yeux, comme s’il ne se fût agi que d’un songe : il était désormais dissous.
Dans les airs la femme volait lentement, brillante, les
cheveux noirs soulevés par le vent. Et elle me regarda d’un air vague : je
ne parvenais pas à distinguer ses pupilles, dans son œil entièrement blanc,
brillant mais uni, comme s’il se fût agi de morceaux de lune.
Un diadème orné d’une émeraude brillante ornait son front –
et, n’eussent été les ailes à ses épaules, j’aurais volontiers trouvé qu’elle
ressemblait à Darna, la plus grande héroïne moderne des Philippines. Mais ce
qui, dans les histoires dessinées qu’on a publiées d’elle, la faisait voler
était, apparemment, de petites ailes d’or posées de chaque côté de la gemme qui
ornait son front. Il y avait une différence.
Soudain, elle leva la tête, et regarda vers sa gauche : on entendait, là, une rumeur ! Je tentai de voir ce dont il s’agissait, et il y avait une foule, s’amassant et se mêlant. Rien, toutefois, de particulier : elle passait, se dirigeant vers tel arrêt d’autobus ou hélant des taxis. Mais, au-dessus de cette foule, semblant comme l’englober, je vis une étrange forme sombre, pareille à une fumée qui eût pris figure animale dans l’atmosphère : elle rappelait, certes, l’humanité, en particulier féminine, par ses bras et son visage, mais d’horribles serpents terminaient ses jambes et sifflaient sur sa tête à la place de ses cheveux. Et, croyez-le si vous voulez, mais elle portait une sorte de cape, ou de peau dont les ténèbres englobaient la foule agitée dans la ville. Il était clair qu’elle la possédait, que cette foule était ce par quoi elle se manifestait au monde.
Et voici ! menaçante elle montrait du doigt la possible
Darna dont j’avais eu la vision, et ses yeux semblaient jeter des flammes, et sa
bouche semblait vomir des bouillons de sang. Des jurons obscurs, étouffés,
gargouillaient en résonnant dans sa bouche d’ombre, s’adressant clairement à la
Darna céleste dont j’avais eu la vision : elle l’agressait, jurant de l’abattre
enfin !
Dès lors la guerrière étoilée se dirigea, en volant, vers
cette forme hideuse – et, comme on s’en doute, un combat s’engagea. Mais je ne
parvenais pas à distinguer clairement les coups échangés. Des volutes de fumée
noires enserraient la déesse, et des rayons flamboyants sortaient des yeux de
celle-ci pour s’enfoncer dans l’être obscur qu’elle affrontait. On percevait,
par les oreilles, des sortes de cris stridents, des sifflements – et des coups
sourds faisaient vaguement trembler l’air, puis la terre de temps en temps. Les
gens regardaient en l’air, croyant à un orage : apparemment ils ne
voyaient rien. J’étais le seul à distinguer ce qui se tramait !
Or, à un certain moment, l’être de ténèbres monta assez haut
pour que le soleil couchant fût voilé, et un véritable éclair jaillit, suivi d’un
coup de tonnerre. En effet l’orage survenait. Et je crus qu’un éclair gainé de
fumée se précipitait vers moi ! Je hurlai, et sombrai dans l’inconscience.
Quand je me réveillai, j’étais dans mon hôtel.
On me raconta que brusquement j’avais paru absent, comme
frappé de stupeur ou de folie, et qu’il avait fallu, tel un zombie, me pousser
dans un taxi et me mettre au lit. J’avais peut-être eu une simple attaque
cérébrale : on le craignait. Et je me demandai, donc, si je n’avais pas
rêvé tout ce que j’avais cru avoir vu !
Qui le saura jamais ? Mais, je dois le dire, quand je
lus, ensuite, la légende de Darna en bande dessinée, soudain il me sembla qu’elle
me faisait un clin d’œil depuis la vignette où elle apparaissait pour la
première fois. Et désormais son histoire m’est précieuse ! Qui sait si je
n’ai pas trouvé une nouvelle amoureuse, et en même temps une muse ? Ah,
les mystères du monde sont si beaux ! Et chaque nuit, je rêve de la
revoir, et qu’elle m’aime, et que je l’aime, et qu’elle m’emmène dans son
merveilleux royaume. Mais cela est-il possible ?
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