Voyage aux Philippines, 12. Trese, ou la chasse aux aswangs

On a souvent dit les Juifs de New York doués pour les comics mais il s'avère que les Philippins le sont aussi. Quelqu’un qui connaît bien à la fois les Philippines et mes goûts me conseille de lire la meilleure bande dessinée actuelle créée par des Philippins, adaptée d'ailleurs par Netflix : Trese, de l’écrivain Budjette Tan, et illustré par le dessinateur KaJo Baldisimo. J’achète, je lis, avant et pendant mon voyage, le premier volume de la série, appelé Murder on Balete Drive.

Budjette Tan a écrit, en outre, un livre sur les êtres fantastiques évoqués par les Philippins lors de leurs veillées – et en lesquels ils croient, auxquels ils vouent des pensées et parfois des rituels. Trese est le nom d’une jeune fille détective à laquelle la police fait appel dès qu’un cas suspect semble impliquer le surnaturel. Elle est issue, apparemment, d’une lignée d’initiés, car elle cite son grand-père comme ayant bien connu toute sorte de peuples occultes, faisant bruisser du feu de leur présence le monde invisible ou caché qui se tient et se dresse juste derrière le monde visible.

Et elle combat en particulier les aswangs, qu’effectivement connaissent très bien les Philippins : je l’ai vérifié. Il s’agit de spectres vampires qui vivent sous de fausses apparences parmi les humains.

Pour la seconder, elle a deux êtres élémentaires sans visage appelés kambals. Elle fait également appel à des nymphes de l’air, belles fées, élémentaux différenciés selon l’origine des vents, et dits par Budjette Tan fascinés par nos tentatives de créer des machines de transport.

Trese doit également faire face aux célèbres tikbalangs : centaures inversés, ils ont une tête de cheval et un corps d’homme. Ils sont puissants, et les plus jeunes d’entre eux créent des troubles, notamment en attaquant les vierges, les jeunes femmes mortelles auxquelles ils cherchent à s’unir… On m’a raconté que quand ils se « mariaient », la pluie et le soleil se montraient en même temps. C’est ce qu’on raconte aux enfants, aux Philippines. Un arc-en-ciel en est la signature !

Tous les éléments dans la pensée philippine ont leurs esprits, ou démons, et Budjette Tan évoque encore les oriols, ou water demons : enchanteresses ravissantes, elles attirent les mortels vers les points ou cours d’eau, et on ne les revoit jamais. Thème bien connu partout.

Mais le plus beau, dans le volume, est le retour de la super-héroïne Darna, sous des traits inattendus. Car, sous son identité mortelle de Narda, elle a toujours été accompagnée de son frère Ding, pendant comique de son propre personnage héroïque : il la chevauche, quand elle vole ! Il est sans pouvoirs mais connaît son secret. Or, on assiste dans Trese à l’apparition d’un double masculin de Darna, mais sombre et ténébreux, superbement dessiné et conçu : il est tout noir, et seuls ses yeux, ses dents, son diadème et sa boucle de ceinture avec le pagne qu’elle soutient sont de couleur claire (la bande dessinée est en noir et blanc).

Il s’emploie à tuer une série d’hommes puissants, pour venger sa sœur, martyrisée naguère par un certain nombre de malfrats. Trese doit intervenir avec ses kambals pour mettre fin à cette vengeance sauvage.

On apprend, en effet, que Darna a cessé ses activités, après une cruelle défaite. Son petit frère Ding a placé la pierre magique de métamorphose dans sa bouche à lui, et s’est change en vivante némésis.

Il raconte avoir refait les aventures de sa sœur, en tuant à nouveau Valentina et les géants qui hantent en secret les arbres, avant de s’employer à venger la martyre. Il a également rencontré le peuple des guerrières célestes « sur la face cachée de la Lune ». Mais Narda lui demande d’arrêter, de rendre la pierre, de ne pas souiller son âme avec plus de meurtres, de ne pas se laisser vaincre par la rage !

L’épisode se termine romantiquement, par la vision de l’étoile vivante dont Narda est désormais l’ombre tombée. Un jour, la déesse reviendra la prendre, avec son frère ! Là, au-delà des affres terrestres, enfin la paix, le bonheur, le rêve immortel…

Budjette Tan a donné de l’épaisseur à un personnage sinon un peu lisse, idéal, comme Superman ou Wonder Woman dans leurs débuts, antérieurs à la complexité et à l’ambiguïté données aux super-héros notamment par la compagnie Marvel. Il a œuvré dans l’atmosphère sans doute consciente d’Alan Moore, le créateur des Watchmen.

En bref, il est vrai que Trese introduit plaisamment à la mythologie philippine. On y comprend à quel point l’animisme traditionnel y est mêlé de traditions occidentales, notamment américaines : le personnage du détective ambigu, lui-même, vient de Dashiell Hammet, voire de Dale Cooper.

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