Voyage aux Philippines, 12. Trese, ou la chasse aux aswangs
Budjette Tan a écrit, en outre, un livre sur les êtres
fantastiques évoqués par les Philippins lors de leurs veillées – et en lesquels
ils croient, auxquels ils vouent des pensées et parfois des rituels. Trese
est le nom d’une jeune fille détective à laquelle la police fait appel dès
qu’un cas suspect semble impliquer le surnaturel. Elle est issue, apparemment,
d’une lignée d’initiés, car elle cite son grand-père comme ayant bien connu
toute sorte de peuples occultes, faisant bruisser du feu de leur présence le
monde invisible ou caché qui se tient et se dresse juste derrière le monde
visible.
Et elle combat en particulier les aswangs,
qu’effectivement connaissent très bien les Philippins : je l’ai vérifié.
Il s’agit de spectres vampires qui vivent sous de fausses apparences parmi les
humains.
Pour la seconder, elle a deux êtres élémentaires sans visage
appelés kambals. Elle fait également appel à des nymphes de l’air,
belles fées, élémentaux différenciés selon l’origine des vents, et dits par Budjette
Tan fascinés par nos tentatives de créer des machines de transport.
Trese doit également faire face aux célèbres tikbalangs :
centaures inversés, ils ont une tête de cheval et un corps d’homme. Ils sont
puissants, et les plus jeunes d’entre eux créent des troubles, notamment en
attaquant les vierges, les jeunes femmes mortelles auxquelles ils cherchent à
s’unir… On m’a raconté que quand ils se « mariaient », la pluie et le
soleil se montraient en même temps. C’est ce qu’on raconte aux enfants, aux
Philippines. Un arc-en-ciel en est la signature !
Tous les éléments dans la pensée philippine ont leurs
esprits, ou démons, et Budjette Tan évoque encore les oriols, ou water
demons : enchanteresses ravissantes, elles attirent les mortels vers
les points ou cours d’eau, et on ne les revoit jamais. Thème bien connu
partout.
Mais le plus beau, dans le volume, est le retour de la
super-héroïne Darna, sous des traits inattendus. Car, sous son identité
mortelle de Narda, elle a toujours été accompagnée de son frère Ding,
pendant comique de son propre personnage héroïque : il la chevauche, quand
elle vole ! Il est sans pouvoirs mais connaît son secret. Or, on assiste dans
Trese à l’apparition d’un double masculin de Darna, mais sombre et
ténébreux, superbement dessiné et conçu : il est tout noir, et seuls ses
yeux, ses dents, son diadème et sa boucle de ceinture avec le pagne qu’elle
soutient sont de couleur claire (la bande dessinée est en noir et blanc).
Il s’emploie à tuer une série d’hommes puissants, pour
venger sa sœur, martyrisée naguère par un certain nombre de malfrats. Trese
doit intervenir avec ses kambals pour mettre fin à cette vengeance
sauvage.
On apprend, en effet, que Darna a cessé ses activités, après
une cruelle défaite. Son petit frère Ding a placé la pierre magique de métamorphose
dans sa bouche à lui, et s’est change en vivante némésis.
Il raconte avoir refait les aventures de sa sœur, en tuant à
nouveau Valentina et les géants qui hantent en secret les arbres, avant de
s’employer à venger la martyre. Il a également rencontré le peuple des
guerrières célestes « sur la face cachée de la Lune ». Mais
Narda lui demande d’arrêter, de rendre la pierre, de ne pas souiller son âme
avec plus de meurtres, de ne pas se laisser vaincre par la rage !
L’épisode se termine romantiquement, par la vision de
l’étoile vivante dont Narda est désormais l’ombre tombée. Un jour, la déesse
reviendra la prendre, avec son frère ! Là, au-delà des affres terrestres,
enfin la paix, le bonheur, le rêve immortel…
Budjette Tan a donné de l’épaisseur à un personnage
sinon un peu lisse, idéal, comme Superman ou Wonder Woman dans leurs débuts,
antérieurs à la complexité et à l’ambiguïté données aux super-héros notamment
par la compagnie Marvel. Il a œuvré dans l’atmosphère sans doute consciente
d’Alan Moore, le créateur des Watchmen.
En bref, il est vrai que Trese introduit plaisamment
à la mythologie philippine. On y comprend à quel point l’animisme traditionnel
y est mêlé de traditions occidentales, notamment américaines : le
personnage du détective ambigu, lui-même, vient de Dashiell Hammet, voire de
Dale Cooper.

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