Voyage aux Philippines, 11. Darna
Il a affirmé, également, que le super-héros était lié à la
technologie, au futurisme et même au judaïsme – et il lui a apparemment échappé
un contre-exemple majeur : Darna.
Ce n’est pas une petite chose, que Darna ! Tous les
Philippins la connaissent. Elle a donné lieu, aux Philippines, non seulement à
une bande dessinée originale, mais à des films, à des séries, et les Philippins
en sont fous. L’inventeur de ce super-héros, Mars Ravelo, est considéré par eux
comme un grand homme.
Or, évidemment, les Philippines ne sont pas particulièrement
futuristes, ont bien essuyé une terrible défaite face aux Japonais, n’ont pas
de lien particulier avec le Talmud, ni avec Nietzsche : la théorie s’effondre d’elle-même, bâtie sur des impressions fausses.
C’est juste après la libération par les Américains des Philippines
occupées que Mars Ravelo, lisant simplement les aventures de Superman, a l’idée
de créer une super-héroïne équivalente. Son camarade Nestor Redondo la mettra
en images, dans le style classique de la bande dessinée américaine du temps,
tel qu’Alex Raymond par exemple l’incarnait.
Mars Ravelo ne fera pas venir son héroïne d’une mystérieuse Krypton, mais simplement de Mars – d’où son prénom à lui, qui est un surnom.
Elle rappelle aussi le premier Captain Marvel, dit Shazam, car c’est en
criant son nom qu’une petite fille appelée Narda la fait apparaître. Darna
vient d’une autre dimension, elle est surhumaine et puissante, et revit grâce à
cette petite fille qui, avalant une pierre tombée du ciel, a mis en elle la possibilité
héroïque.
Darna n’agit absolument pas au milieu d’une technologie
novatrice, d’une quelconque métropole, mais au cœur de la campagne, dans les
villages philippins, où elle poursuit d’abord un géant issu de la mythologie
locale, esprit maléfique des arbres. Mais Mars Ravelo décide bientôt de se
consacrer à un personnage romantique et moins lisse, dans la plus pure
tradition des méchants torturés, celui de Valentina, femme née avec des
serpents sur la tête. Elle fait horreur à tout le monde, même à ses parents, et
pourtant ne désire que d’être aimée : car, sinon, elle est d’une beauté
ravissante.
Il y a bien un peu de science moderne, dans toute cette
magie : Valentina découvre bientôt qu’elle a une seconde mère, appelée
Cobra, serpent à tête de vieille sorcière qui dévore les enfants et vit dans
une grotte. Après l’y avoir rencontrée, Valentina lui entend dire qu’elles
descendent d’une vieille race datant de la préhistoire – du temps des
dinosaures chassés et tués par les êtres humains, dont il faut par conséquent
prendre vengeance !
Mais Valentina hésite, elle tombe amoureuse d’un beau jeune
homme qui, accusé faussement d’un meurtre, a été obligé de fuir son village. Il
s’appelle Edwardo, dans un mélange typique d’anglais et d’espagnol. Comme elle
a les cheveux recouverts d’un voile, il la trouve bien belle, mais, avec
confiance, Valentina lui découvre sa nature hideuse, et voici qu’il prend peur,
s’enfuit ! Furieuse, elle tue ses parents qui la rejetaient aussi, en les
précipitant dans un gouffre. Elle devient ainsi une abominable parricide.
Bientôt elle apprend qu’elle commande aux serpents – qui,
venimeux et gros, effectivement peuplent les Philippines et terrifient les
habitants. Elle veut, avec eux, se lancer à la conquête du monde. Tant et si
bien qu’on entend parler d’elle jusqu’à Manille, que la presse publie ses
méfaits, notamment après qu’elle a ravagé un village perdu dans la forêt. Darna
accourt, une bataille s’engage !
Après avoir vaincu ses serpents Darna fait fuir Valentina, qui cherche à retrouver sa marraine maudite. Cependant deux tremblements de
terre surviennent : l’un provoque la chute d’un gros caillou sur le corps
de Cobra, l’autre un éboulement qui ferme à jamais l’entrée de sa grotte. Ne pouvant
plus y pénétrer, Valentina, désespérée, assaillie de remords, se jette du haut
de la falaise d’où elle a tué ses parents, les rejoignant dans le gouffre où ils
sont déjà à l’état de squelettes.
Darna assure que les tremblements de terre ont été provoqués
par Dieu même : la religion n’est pas loin et on a remarqué que l'héroïne tenait
autant son costume coloré des ornements traditionnels et rituels philippins que
de l’art ornemental catholique, tel que l’Espagne baroque l’a exporté aux
Philippines. Elle porte notamment un diadème fait d’une pierre brillante et d’ailes
d’or : elle vole, peut-être grâce à celles-ci. Elle porte, également, un
rosaire, et d’autres ornements vermeils et dorés, rappelant l’habit ordinaire
du Santo Niño. Cependant elle est plus sensuelle : son corps est presque
nu. Mais elle n’a pas d’histoires d’amour, contrairement à Valentina ;
elle est pure, garde une âme d’enfant, parfaitement innocente.
Elle aurait d’ailleurs voulu sauver Valentina, et verse sur
elle une larme. La fin de ce premier cycle n’en annonce pas moins l’arrivée d’une
autre super-vilaine, dans les aventures poursuivies de Darna.
Ce premier grand récit, avouons-le, montre du talent, de la
sensibilité, de l’imagination, un certain génie. Que la partie sur la vilaine
soit plus abondante finalement que la partie sur l’héroïne est symptomatique
d’une tradition romantique que partagent aussi les Philippins.
Mais tout cela est champêtre, se passe parmi les huttes,
rappelant même Tarzan. Seulement, c’est le mode de vie des Philippines,
qui est montré, et non la technologie moderne : elle n’est pas du tout
présente. La planète Mars et les dinosaures sont, certes, des concessions à la
science moderne ; mais ils sont traités de façon surtout symbolique :
Mars est le domicile d’une déesse, et la préhistoire est le temps des monstres.
Le super-héros est clairement placé dans la perspective mythologique, où on est
assez ridicule de vouloir le faire sortir.
Le mode de vie souvent simple des Philippins, qui n’avaient
pas toujours l’électricité, qui ne l’ont même pas toujours de nos jours, n’a
pas empêché le succès immense de ce personnage de Darna, car les livres
illustrés qui racontaient son histoire ont circulé – et on pouvait toujours
regarder la télévision en groupe, chez quelqu’un qui l’avait. L’esprit
communautaire est, aux Philippines, très développé, et ce que quelqu’un y
connaît est rapidement connu de tous.
Non, M. Lehman, l’absence de super-héros en France ne
s’explique pas par les raisons que vous avez données. Je regrette. Les
Philippines se sont simplement inscrites dans le mouvement de culture populaire
américaine, parce qu’elles étaient alors une partie des États-Unis. La mode du comic
book de super-héros y a pris d’une part parce qu’on ne voyait pas
d’inconvénient à faire comme en Amérique, d’autre part parce que les
Philippines sont naturellement et spontanément remplies de merveilleux, comme
l’est généralement l’Asie.
En France, on a voulu rejeter la culture populaire
américaine, interdire aux auteurs de l’imiter, et on a pensé bon de pourchasser
le merveilleux. Et voilà tout. Il n’y a pas d’autre explication à donner :
c’est la censure. Elle est réelle.
Des super-héros, il y en a eu : ce sont les anciens
chevaliers protégés des anges ou des fées. Il y a Jeanne d’Arc. Mais la culture
moderne les a pourchassés, le progressisme s’est appuyé sur le naturalisme.
C’est simplement une vérité. On a voulu tuer le merveilleux dans l’œuf. On a
donc interdit les super-héros.
Darna est une immense figure, Valentina une belle méchante,
Mars Ravelo un grand homme, voilà ce qui est en tout cas incontestable.

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