Captain France contre les démons en plastique: épisode 29. Le voyage au-delà du monde
(Dans le dernier épisode de cette folle épopée, nous avons laissé Captain France alors qu'il venait de prendre dans ses bras Marie-Sol Toclun évanouie et qu'il s'en était allé par une porte de feu, par laquelle ils avaient tous deux disparu de la surface de la terre.)
Dans un état à demi comateux, Marie-Sol vit bientôt, dans la clarté intense qui l’entourait, des étincelles qui couraient, et semblaient tourner douées de leur vie propre, à la façon de lucioles, ou de fourmis affairées. En ce monde, les éclats de lumière étaient-ils pareils à des insectes ? Mais Captain France, la tenant fermement dans ses bras, continuait d’avancer, même si l’espèce de sol qui le soutenait semblait défiler plus vite sous ses pieds qu’il ne mouvait ses jambes : il glissait sur une route faite de lignes de lumière, et bientôt Marie-Sol vit des couleurs tourner, comme s’ils allaient à l’intérieur d’un arc-en-ciel.
Derrière les bandes tournoyantes de couleurs elle crut voir,
comme au travers d’une brume, des visages, et des formes, et des yeux qui les
scrutaient. Elle ferma les yeux, épouvantée. Des doigts légers, pareils à des
souffles chauds, palpaient son visage au passage : sans ouvrir les yeux
elle agita les bras, cria, se débattit. Elle entendit Captain France pousser un
cri, comme pour prévenir, pour menacer, et un souffle doux la remplit, et il
prononça à son oreille un mot qu’elle ne comprit pas, et s’endormit.
Lorsqu’elle se réveilla, elle était allongée sur un lit. Il
était en bois, et paraissait normal, mais elle sentait, quand elle le touchait,
ce bois chaud, et il lui semblait qu’autour d’elle, et en particulier le lit,
les objets dégageaient un rayonnement émanant d’eux-mêmes, qui leur était
propre. Sans que le soleil donnât en plein sur les rideaux rouges refermés à la
petite fenêtre qui était à sa gauche, ni à plus forte raison qu’il passât à
travers l’interstice laissé au milieu, les draps blancs qui l’entouraient, et la
taie habillant l’oreiller qui soutenait sa tête fatiguée, semblaient exhaler
une vapeur de clarté qui faisait scintiller l’air au-dessus d’elle : on
imaginait, autrefois, que par la radioactivité tous les objets seraient ainsi
bénis et transfigurés, avant de s’apercevoir qu’elle détruisait les êtres
vivants, et contenait une force maléfique dont l’éclat extérieur était une
parure de tromperie. Ici, néanmoins, tout se passait comme si la radioactivité,
ou le rayonnement transfigurant les objets n’était pas une aberration, un excès
diabolique d’énergie déversé dans la vie douce et calme qui se déploie artistement
sur terre, avec sa cadence, son rythme propre, si caractéristique, qui rend
tellement plus lente une guérison qu’un meurtre – tout se passait comme si
cette lumière qui imprégnait les choses était une condition normale et
naturelle de leur existence, comme si la vie même était rayonnante, et comme
plus intense : loin d’y avoir du danger, il n’y avait là que bénédiction.
À sa droite, Marie-Sol vit une porte rouge, encastrée dans
un mur jaune, pareil à du bois – mais étrangement, elle ne pouvait voir nulle
planche, nul lambris, nulle lame ajoutée à une autre : tout était uni,
comme si le bois avait de lui-même pris la forme d’une paroi, d’un mur, au lieu
de suivre le principe déterminé du tronc, élancé et étroit. Peut-être que, en
ce lieu, les lois de la pesanteur et de l’osmose étaient différentes, de telle
sorte que le bois pouvait croître en des directions spécifiques, non
contraintes par les conditions générales, mais librement selon le vœu de
quelque esprit directeur de cette matière, de cette existence ligneuse. Car le
bois uni en était clairement, il ne s’agissait pas de liège, ou d’agglomération
de copeaux, comme on les pratique dans le monde ordinaire.
À la porte, était un bouton doré, sous la forme d’une petite
pomme parfaitement ronde. Elle souleva les draps, regarda si elle était
nue : elle portait une chemise de nuit très légère et très douce,
peut-être en soie. Elle vit, près de la tête du lit, une petite porte ouverte
vers une salle de bain. Elle se leva. Tout y était propre et luisant, muni de
ce dont elle avait l’habitude.
Ressortant, elle vit, au pied du lit, sur la couverture
délicatement ornée, des vêtements qu’il ne lui semblait pas avoir vus
auparavant : quelqu’un était-il entré, pendant qu’elle était nue sous sa
douche ? Elle n’avait vu, ni entendu personne. Maintenant, ces habits se
trouvaient là, étendus. Elle les prit, les souleva : ils étaient légers et
exquis. Il s’agissait d’une robe et d’une veste qui ne lui paraissaient pas
inférieurs, en qualité, à ce que produisaient les meilleurs couturiers de
France et d’Italie. Au sol, toujours au pied du lit, elle vit deux petites
chaussures, sortes de chaussons soyeux, qui, à sa grande surprise, lui allèrent
parfaitement : elle les aurait crus trop petits.
Un miroir en pied se tenait près d’une commode, dans le coin
en face de la porte rouge. Elle se regarda, s’ajusta, et, saisissant la brosse
qu’elle avait vu sur la commode, s’arrangea les cheveux, qu’elle avait longs et
ondulés. Elle était triste, sans savoir pourquoi. Elle se souvint de l’abandon
de l’Homme de Synthèse, de la folie des paroles de Captain France, et son cœur
se mit à battre, ses membres à trembler. Mais elle se regarda dans le miroir,
et se trouva belle. Il lui sembla, toutefois, que quelque chose dans son corps
avait changé.
Elle se trouvait plus forte, plus grande, plus virile :
c’était vraiment étrange. Tout se passait comme si l’air qu’elle respirait
désormais était susceptible de la transformer. Curieuse de visiter la maison où
on l’avait mise, elle se dirigea vers la porte, et l’ouvrit : qu’il
l’attendît depuis des heures, peut-être des jours, où qu’il fût prévenu qu’elle
était désormais éveillée, ou qu’il eût le don de prévoir l’avenir, au moins
proche, Captain France se trouvait là, devant elle, toujours dans le costume qui
lui masquait le visage. Il n’était pas tout contre la porte, comme prêt à
l’assaillir : il se tenait plus loin, plus près du mur en face. Mais il ne
s’y appuyait pas ; il restait droit, pareil à une statue. Cependant, quand
elle le vit, il lui sourit, et ses yeux, quoique pareilles à des coques d’or,
lancèrent un éclair. Elle s’arrêta, interdite, effrayée. Il le vit, et cessa de
sourire. Lentement, il tendit la main : elle regarda cette main, mâle et
blanche, subtilement gantée, peut-être après tout artificielle, peut-être celle
d’un simple robot. Suspendue dans l’air, elle semblait attendre un mouvement,
un avènement, un accord, une voie nouvelle à prendre. Elle approcha sa propre
main, tremblante : puis la mit, en hésitant, craintive, une dernière fois,
dans celle de Captain France. Celui-ci s’inclina, élégamment, gracieusement.
Puis, il l’emmena dans le couloir, prenant la direction d’une salle qu’elle put
bientôt découvrir.
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