Voyage aux Philippines, 8. Un curieux fait de mœurs (féminisme et catholicisme en Asie du Sud-Est)
On suit des chemins étroits, où aucune voiture ne peut aller, entre des maisons serrées, petites et compliquées dans leur agencement : l'ensemble, certes, n'a pas été tracé au cordeau. Il a toujours fallu laisser un chemin, praticable aussi pour les motos, les vélos, mais il n'a pas fallu forcément le laisser droit. Il traverse une petite rivière sale et malodorante, jaunâtre, et on entend aux fenêtres ouvertes de la musique, des gens chantent chez eux en karaoké - les Philippins adorent ça, il n'y a que la danse qu'ils aiment autant. De ces maisons sortent des enfants qui vont à l'école, des femmes qui sortent faire les courses, des plus jeunes qui errent nonchalamment pour un commerce corporel, souvent très jeunes les garçons ressemblent délibérément à des filles.
C'est gris et assez obscur, malgré l'écrasante lumière de l'après-midi, c'est asiatique, sans doute, c'est également médiéval, car ce qui reste d'ancien, dans nos villes européennes, notamment dans les pays chauds, notamment en Italie, ressemble à cela, mais c'est sans recherche esthétique particulière : on cherche simplement un toit dans des espaces réduits, et on ne souffre pas de la promiscuité. On vit serrés les uns contre les autres sans souci particulier, on entre dans le nid collectif sans résistance individuelle, le plaisir d'être ensemble est réel, même si chacun a ses ambitions.
Au bout du chemin, une boutique de village, ou de quartier, où on vend un peu de tout. Toujours pour des raisons privées, j'entre dans une pièce appartenant aux propriétaires du magasin ; on mange, comme d'habitude on fait du karaoké, on me fait l'honneur et le plaisir de faire apparaître sur un écran les paroles de My Way, la chanson célèbre de Frank Sinatra, que j'ai toujours aimée depuis que je l'ai entendue chanter par Sid Vicious. Dans sa voix, bouleversante. La musique retentit, je chante, on me complimente, j'adore chanter, on me dit que je le fais bien.
On chante surtout, là comme ailleurs aux Philippines, soit des chansons de langue anglaise, de préférence américaines, soit des chansons de langue locale, que je ne connais pas. Les secondes sont toujours plus ou moins légères et joyeuses, plus que les premières : le peuple philippin n'est pas mélancolique.
En haut de la salle où je me trouve, des trous, pour l'aération, sous le plafond et contre la pente. Et tout autour, c'est noir, il y a de la suie. Pourquoi ? Un événement singulier est advenu au-dessus, dans un autre appartement : les maisons sont si imbriquées que même sans immeuble global tout communique. Car une dame a mis le feu à cet appartement auquel l'aération de la salle où j'ai chanté se relie.
C'était le sien : elle a mis le feu à sa propre maison. Pourquoi ? Son mari la trompait, elle en était sûre : désespérée, elle a mis le feu à l'appartement alors que leurs enfants s'y trouvaient. Mais ils ont échappé aux flammes. Ils sont partis.
S'ensuit un procès. Et il s'avère que le mari a bien trompé sa femme : c'est sûr, c'est prouvé, il avoue ! Il est donc condamné. Et voici que l'État décide de reloger la famille à ses frais, et que le mari, après quelque temps passé en prison, est autorisé à regagner le foyer conjugal.
C'est ce qu'on me raconte, et je demande confirmation. C'est bien cela : la rigueur de la tradition religieuse n'a aucunement nui à la femme. Elle lui a donné raison. Je n'en reviens pas. Ainsi, ce qu'on raconte en, Occident, comme quoi les traditions religieuses sont des prétextes pour asservir les femmes, serait faux, ou du moins ne se vérifierait pas partout ? Mais quelle surprise ! Et quelle indignité ! Je veux dire, pour les calomniateurs qui instrumentalisent le féminisme pour s'en prendre aux religions. Car, aux Philippines, où la loi est catholique, où l'éducation est catholique, où la religion d'État est le catholicisme, on peut donner tort à un mari adultère.
Évidemment, la société ne permet pas à la femme de quitter son mari. C'est peut-être aussi pour sauver le mari d'un divorce qu'on le condamne. La famille doit rester unie, et pour le mari elle est une chance, car même si sexuellement sa femme ne lui convient pas, ne représente pas la satisfaction maximale, ou la jouissance idéale, la règle n'en est pas moins qu'elle s'occupe bien de lui, est toujours là pour lui, range ses affaires, reste disponible.
Globalement, il s'agit de conserver la famille, socle de la société entière : par elle, on s'entraide, on survit, on fait face aux éléments déchaînés, aux forces hostiles. Les enfants gardent leur foyer, leurs ressources dernières. On doit ressembler à la Sainte Famille, très commode pour stabiliser la société depuis l'image du monde spirituel : le symbole a sa force propre. Si le mari fait de la prison, si l'État le condamne, l'épouse est dans l'obligation de lui pardonner.
L'application des règles traditionnelles, telles que la religion les soutient, est toujours plus complexe qu'il n'y paraît. Nous sommes en Asie, dans un pays catholique, et forcément les choses sont différentes d'ailleurs, où on est asiatique sans être catholique, catholique sans être asiatique, ou rien des deux. Ou bien ? Peut-être ne le sont-elles pas tant : je ne connais pas tout. Je sais seulement qu'en France c'est différent, et plus généralement en Occident.
On est dur avec les maris, s'ils ont enfreint la loi conjugale : c'est une vraie originalité, qui arrache au dilemme entre religiosité et féminisme. Si on est sincère quand on s'en prend aux religions, on y songera.

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