Voyage aux Philippines, 10. Lechon et aïd

Le grand mets des Philippines est le lechon. Il s’agit d’un cochon cuit à la broche. On en raffole, c’est cher, on adore manger sa couenne croustillante, à laquelle s’attachent des bouts de graisse.

J’ai essayé, à l'occasion d'un anniversaire. Je crois que mon estomac s’en est offusqué : je sentais le goût remonter inlassablement, ensuite. Il n’a pas pu tout digérer.

On voit, dans les prés, près de la route, des feux naturels et des cochons embrochés tourner, à main d’homme, durant des heures, au-dessus.

On sait que le grand mets des musulmans est le mouton de la cérémonie appelée aïd. Il a une valeur religieuse : il rappelle le sacrifice d’Abraham. Aux Philippines, le lechon n’a pas, apparemment, de portée religieuse. Mais, en regardant le cochon tourner au-dessus des flammes, dans un pré des environs de Moalboal, je me souvins de quelques lectures.

Caton l’Ancien, oncle du grand Cicéron, a écrit un traité d’agriculture dont il reste d’abondantes parties, et je les ai parcourues – toujours curieux de voir dans quelle mesure les arts pratiques se sont accompagnés, au cours des âges et dans le monde, de pratiques spirituelles et de rituels mystiques. La poésie y était souvent intégrée, par des formules incantatoires dont Horace lui-même disait qu’elles étaient mises en vers pour envoûter les dieux.

Caton raconte une chose à quoi je ne m’attendais guère : on sacrifiait, au début de la saison agricole, un cochon sur les champs qu’on voulait cultiver : on le vouait à Mars, dieu fondateur de Rome. On lui offrait, comme on dit, la meilleure part, et on se partageait le reste, au sein de la communauté. Difficile de ne pas voir un rapport avec le sacrifice du mouton – que mes amis musulmans me pardonnent.

Difficile, aussi, de ne pas voir de rapport avec le lechon. Une lettre du pape Grégoire adressée à l’apôtre des Anglais saint Augustin, et que Bède le Vénérable a restituée dans son histoire de l’Angleterre primitive, éclaire sur l’évolution du rituel en banquet social : car les Anglais eux aussi sacrifiaient des animaux, bien sûr ! Grégoire dit qu’il faut mettre fin à la dimension religieuse du sacrifice, mais pas forcément à la pratique extérieure : le cochon immolé doit être transformé en fête communautaire, en banquet rendant hommage à la messe qui a eu lieu le matin même. De cette façon, on ne heurtera pas les habitudes, dit ce pape.

Nous connaissions des poètes français qui célébraient, souvent dans des récits en prose, les mœurs et coutumes paysannes traditionnelles. Deux, en particulier : le Poitevin Robert Marteau et le Savoyard Jean-Vincent Verdonnet. Ils ont eu, comme poètes, des prix importants. Leur inspiration était souvent commune. Tous deux ont raconté en détails éblouis le sacrifice profane du cochon – la merveille que représentait l’apparition successive de ses différents organes, le partage que cela occasionnait, et le lien avec un moment spécifique de l’année – un moment qui, au fond, restait sacré. Mais cela suivait une messe, comme de juste !

Il n’est pas sûr que le dieu Mars ait vraiment accepté que cette cérémonie soit devenue profane, encore moins qu’il ait admis qu’elle soit simplement abandonnée : il a bien besoin de viande ainsi livrée, de sang ainsi versé, pour habiter de sa force génératrice les champs, les cultures, les communautés ! C’est peut-être lui qui a provoqué le développement, en Europe, du rituel de l’aïd, pour compenser ce que les Européens ne faisaient plus. Il y a peut-être, là, un archétype dont on ne peut se défaire – qui, vivant dans les ténèbres, continue de réclamer des sacrifices !

En ce sens, le pape, qui connaissait le monde des anciens dieux, voyait juste : il ne fallait pas abandonner les anciennes habitudes – seulement les transformer. La théologie chrétienne originelle assimilait les dieux aux démons : on ne devait donc pas leur rendre hommage. Ils ne participaient pas de Dieu. Mais leur action n’en était pas moins réelle, objective : les démons existaient. Il fallait donc respecter leur puissance, et jouer avec eux, pour leur arracher le sentiment religieux.

Quant à la pratique née des siècles et de l’obscurité des âmes, on ne pouvait lutter contre tant que la terre des hommes resterait physique et ne serait pas changée en cité céleste, enfin débarrassée des démons – là remplacés par des anges ! On ne pouvait aisément renoncer au sacrifice d’un animal représentant la communauté, d’un bouc émissaire… Je renverrai aux travaux de René Girard…

Mais, aux Philippines, il y a plus : on asperge encore de sang animal, versé au cours d’un rituel, des objets qu’on veut bénir, pour lesquels on veut obtenir la protection des esprits. Il y a encore des prêtres de l’ancienne religion : des chamans. On procède ainsi, notamment, pour les objets précieux – tels que des machines neuves, fraîches, belles, qu’on voudrait bien conserver longtemps. J’en ai été quasiment témoin : on m’a montré une vidéo familiale. L’animal n’a pas pu être identifié, je n’ai pas pu en savoir plus. Je sais qu’on bénit les champs selon le mode catholique, mais je ne sais pas dans quelle mesure les esprits sont explicitement invoqués – c’est-à-dire que je ne sais pas jusqu’à quel point : car qu’ils le soient relève de l’évidence.

Le sol philippin est tropical et fertile : on le doit peut-être à celui que les anciens Romains appelaient le dieu Mars. L’Inde l’appelle Mangala, et le relie aussi à la planète Mars, à la guerre, à la rage et à la couleur rouge. Cela n’est sans doute pas un hasard, et je ne crois pas aux transmissions culturelles entre l’Inde et Rome.

La charité, disait François de Sales, encourage à croire quelqu’un tant qu’on n’a pas reçu la preuve qu’il a menti. Je le croirai donc : en toute vraisemblance le cher Mars de nos champs anciens est toujours agissant çà et là. J’allais dire : Dieu soit loué, je ne sais si c’est approprié. Bismillah l’est-il plus ? Je ne le sais pas non plus.

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