Captain France contre les démons en plastique : une épopée. Episode 27 : le réveil d'une âme perdue

(Dans le dernier épisode de cette épopée patriotique, nous avons laissé Captain France, génie de la France éternelle, alors qu'il venait de joindre les mains pour lancer contre son ennemi, l'Homme de Synthèse, appelé aussi le Monstre de Plastique, un feu d'énergie astrale.)

Il recula, et, sentant, dans ce feu, vivre des entités cosmiques, passant par le corps de Captain France pour l’attaquer, il s’inquiéta : il devinait que, puisque son adversaire était secondé par de tels êtres, venus de si haut, il n’aurait pas la force de le vaincre dans l’immédiat, et sans passer par la ruse. Car il les avait connus, jadis : ils l’avaient déjà vaincu, le précipitant dans un gouffre dont, par les invocations indirectes de Marie-Sol Toclun, il était parvenu, sous la forme d’une fumée jaune, à s’arracher ! Il les craignait ; il les savait forts, inexorables. Il reconnaissait la qualité de leur feu, jaillissant des mains de Captain France. Et il le faisait souffrir, comme la pureté fait souffrir le péché, il lui était insupportable. Il sentait son corps de plastique se consumer, fondre, et son âme hideuse ployer sous cet assaut.

Il prit une résolution qu’à brève échéance il ne devait pas regretter : il feignit de répliquer en levant les bras, malgré le feu qui l’entourait, le percutait et le pressurisait, et Captain France, en effet, ralentit et atténua la puissance de son jet, un instant, afin de se protéger : il croisa les bras, et un bouclier d’énergie bleue s’arrondit devant lui, se créant dans l’air même. Il attendait la réplique d’Ernükhl : modeste à l’excès, et sachant que son feu à lui ne venait pas de lui, mais d’êtres en amont de lui, dont il n’était que le serviteur, il le pensait faible. Il manquait de foi. Il croyait qu’Ernükhl avait encore de la puissance à revendre, et qu’il pouvait répliquer avec force à sa propre attaque. Il savait qu’il pouvait en mourir, et il était prêt à l’accepter, à se sacrifier.

Mais l’Homme de Synthèse ne fit pas ce qu’il attendait : soudain, des flammes et de la fumée apparurent sous ses pieds de plastique en vrombissant, il leva les poings, et fut soulevé d’un coup vers le plafond de la pièce, qu’il creva dans un fracas de tous les diables. Mais ce ne fut encore rien à comparer des dégâts et du bruit qui advinrent quand il transperça le toit de zinc de l’usine où Marie-Sol Toclun avait aménagé son laboratoire, et finalement ses appartements. On crut, dans tout Oyonnax, à une explosion : le toit vola, emporté par la puissance d’Ernükhl, et l’usine fut en feu. Marie-Sol hurla, et, se saisissant de quelques habits, sortit presque nue au dehors, regardant son amant s’éloigner dans l’espace, suivi de gerbes de feu qui faisaient un cercle : il s’en allait vers le nord, probablement vers Paris. Elle pleura, se sentant abandonnée.

Captain France, surpris, ne réagit pas : il se sentait fatigué, et pensait que, pour l’heure, il fallait laisser faire retraite à son ennemi vaincu. Se protégeant par son bouclier d’énergie bleue, pareil dans sa transparence à l’aile d’une libellule, il laissa tomber autour de lui les gravats et les morceaux de tôle en zinc qui s’étaient détachés et avaient volé sous le poids de l’Homme de Synthèse élancé, et, voyant au loin, et à travers les débris tombant et la poussière s’élevant, Marie-Sol Toclun fuir, il décida de la secourir plutôt que de s’acharner sur un adversaire en réalité coriace, et qu’il lui faudrait n’affronter qu’après avoir rechargé ses batteries, comme on dit : ce qui, pour Captain France, qui était véritablement une âme dans une machine céleste, voulait dire se reposer sous les étoiles, et prendre leur énergie jusqu’à ce que son corps en fût de nouveau plein. Car il était tel : machine vivante créée par les anges, il maintenait son esprit dans un corps fait aussi, en un sens, de plastique, mais de plastique céleste, de cristal pur et tendre, vivant, créé par les rayons d’étoiles concentrés dans l’air, jusqu’à ce que de la matière en vienne. Elle restait vaguement diaphane, et assurément Captain France pouvait disparaître, devenir invisible : c’est bien ainsi qu’il pouvait passer derrière le voile de la matière visible, s’y déplacer à la vitesse de la lumière, et même se matérialiser dans les couleurs évaporées du drapeau national. Il avait ce talent ; mais, nous le savons, il pouvait aussi, dans sa puissance, s’épaissir assez pour asséner de terribles coups de poing, et faire ressentir sa force même dans l’espace sensible où vivent les êtres humains ordinaires : il avait aussi ce talent.

Il se précipita à la suite de Marie-Sol Toclun, et, donnant de grands coups à des gravats au moyen de son bouclier enchanté, détourna d’elle des morceaux de zinc en fusion, des débris de poutres métalliques qui volaient. Elle ne le voyait pas, si vif était-il : elle pensait qu’une série de miracles détournait d’elle tous ces matériaux létaux, grâce peut-être à la forme de l’air et à la puissance du vent. Las, elle se trompait, mais elle ne tarda pas à s’en apercevoir.

Car, lorsque le calme revint, Captain France s’arrêta dans ses mouvements rapides et, ralentissant, son corps devint plus visible, dans l’épaisseur de la matière. Il y prit forme, couleurs, et Marie-Sol Toclun sursauta en voyant cet être apparemment surgi de nulle part, luisant dans la poussière persistante autour du bâtiment ruiné, dans l’espace gazonné qui entourait l’entreprise, avec un parking destiné aux voitures des employés et des visiteurs. Cet être la regardait, serein, les yeux lumineux, dorés et impénétrables : on ne voyait que leur éclat jaune. Et elle se demanda qui était ce drapeau vivant, cet homme qui semblait avoir matérialisé sur lui-même les couleurs de la bannière de France, et qui en même temps les sublimait : en alternance, elle voyait un ange, avec des ailes éclatantes, un drapeau flottant dans le ciel, avec un doux vent qui le soulevait, et Captain France tel que nous l’avons toujours décrit, dans son costume aux couleurs de la France, et brillant dans tout son être féerique. Celui-ci avait un air humain qui manquait aux deux autres formes, soit trop lumineuse pour qu’on y distingue rien, qu’on y distingue en tout cas un visage, soit trop épaissie pour qu’on sorte de la perception d’un simple objet, d’un simple talisman. Car Captain France était un talisman vivant, et c’est ce qui le rendait à la fois homme et ange.

Il s’approcha et elle demeura pétrifiée. Il leva la main, et la mit sur son épaule, à elle. Il était grand, fort, sa poitrine était large et épaisse, et pourtant on dit que son cœur pareil à un astre ne s’y tenait pas tranquille, qu’elle était encore trop petite pour lui. Qu’il pouvait en mourir, s’il laissait trop de vertu l’emplir : elle y exploserait, défonçant son corps et sa poitrine, s’élançant vers l’horizon et le laissant seul et sans force, mort et brisé. Mais on dit tant de choses !

Elle regarda cet homme, dont les yeux impénétrables étaient si mystérieux, et soudain elle fondit en larmes, et se jeta sur lui en se blottissant dans cette poitrine large. Il l’entoura de ses bras, et tenta de l’apaiser par son étreinte douce et longue. Elle sanglotait, ne retenant plus ses larmes, gémissait, secouée par ses propres serrements de cœur. Soudain, loin de l’emprise mentale d’Ernükhl, tout lui apparut : elle comprit tout, qu’elle avait été son esclave, qu’il avait abusé d’elle, qu’il l’avait comme envoûtée, et qu’elle avait, par orgueil et par folie, servi ses hideux desseins secrets. Car la présence, toute proche, de Captain France, avait cette vertu, de l’éveiller à une intelligence supérieure, communiquée à elle comme une révélation : il était comme son ange, qui s’était matérialisé pour la sauver, mais aussi pour l’éclairer. Et les révélations lui venaient en foule, comme autant de pensées fulgurantes, et elle en était secouée dans ses fondements, bouleversée, presque désespérée. Mais il la maintenait toujours, tentant de la calmer.

Après un temps assez long, elle s’apaisa en effet. Elle recula un petit peu, plaçant sa main sur le cœur de Captain France. Et lui, dont le visage jusque-là n’avait montré aucune émotion, sourit. Elle sourit aussi, et ses yeux se rallumèrent, à travers ses larmes. Un espoir revint, par le sourire de Captain France, en Marie-Sol Toclun : béni soit ce génie !

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