Voyage aux Philippines, 7. La Célébration de la Grande Déesse
Il s’agit d’un poème majeur de l’hindouisme, qui est en même
temps un grand mantra. On le récite, et on a l’âme purifiée, élevée,
transfigurée : on est prêt à gagner les cieux, à rejoindre les
dieux !
Il raconte, simplement, l’action héroïque de la déesse par
excellence, Chandî, ou Durga, abattant les asuras, ou démons, qui cherchent à
vaincre les dieux et à les déloger du ciel pour s’y mettre à leur place.
Souvent ils y arrivent, Durga est alors le seul recours.
Le poème est épique, et est comme le modèle de toutes nos
épopées occidentales : en un sens, La Chanson de Roland même lui
fait écho.
L’imagination en est vive, comme toujours dans la poésie
indienne : les démons prennent des formes animales, qui, détruites,
laissent passer par leurs plaies des êtres cachés, d’apparence humaine. Les
démons sont tués comme n’importe quels soldats. Mais ils peuvent renaître du
sang d’un des leurs, et Durga est contrainte de créer, du souffle de sa colère,
la célèbre déesse Kâli, qui boit ce sang invincible et détruit les démons.
On est toujours à la fois dans le matériel et le spirituel,
c’est assez sublime.
Les forces morales y sont présentes, avec les bases de la
compassion : il est dit que la déesse ne tue pas pour anéantir, mais
veille à ce que chacun de ses coups purifie l’adversaire et lui permette de
gagner le ciel, de se racheter. Le rachat par la souffrance est déjà présent
dans l’Inde ancienne. Ce n’est pas une invention du christianisme.
Car on l’a peut-être oublié, mais saint Paul développe une
idée comparable, dans ses Lettres : il faut châtier durement les
coupables, afin que leurs péchés ne leur soient pas reprochés au jour du
Jugement. C’était le vrai ressort de la sévérité chrétienne originelle, qui
fait dire à Thomas a Kempis, dans l’Imitation de Jésus-Christ, que la
bonté qui épargne n’est que fausse, n’est que faiblesse. Le matérialisme, qui
ne voit de salut qu’en la brève vie terrestre, a fait disparaître ces pensées
dans les ténèbres, et même les traditionalistes chrétiens n’affichent de la
sévérité que par haine de ce qui dérange leur ordre rêvé, sans compassion. Ils
s’imaginent naïvement que par cette sévérité leur ordre rêvé va revenir.
Cela n’arrivera pas, mais c’est le lit du fascisme, certains
y croient encore. Jean Genet, dans Le Balcon, une de ses pièces,
présente une sorte de révolution franquiste qui a son côté merveilleux, au sens
littéraire : il avait une adoration pour la forme, et ne croyait sans
doute pas au châtiment plein de compassion.
La fin du Devī-Māhātmia est sublime, parce
qu’elle développe des idées qu’on a encore plus oubliées : réciter le
poème épique à la gloire de la Déesse purifiera l’âme et attirera la chance,
dans ce monde et en l’autre. Si on crée un temple où ce poème peut être récité
à la lueur des bougies, dit la déesse, elle viendra, elle sera présente !
En un sens, en Occident, la lecture à l’église ou au temple,
en langage prosaïque, de passages de la Bible est tout ce qui reste de cette
ancienne tradition, si belle et si sainte. Un homme a tenté de la
raviver : Rudolf Steiner, qui, dans son Goetheanum de Bâle, en Suisse,
voulait que le lieu soit celui d’une récitation quasi mantrique des vers
de Goethe – notamment de ceux de son Faust, pièce initiatique par
excellence. Rudolf Steiner y ajouta les siens propres, plus mythologiques que
ses adeptes ne veulent bien l’admettre. Car la tradition inaugurée par lui a
été par eux plus ou moins dissoute : ils n’ont voulu garder, de cette
poésie, que le sens philosophique, sans réelle possibilité d’élever l’âme vers
les mondes spirituels divins !
Je ne dirai pas par tous ses disciples, Albert Steffen a lui
aussi fait représenter des drames fantastiques, symboliques et mythologiques
composés de sa main dans le Goetheanum qu’il dirigeait. Mais c’est bien fini,
aujourd’hui. On se contente d'y croire que le beau sens élève l'âme vers Dieu. Mais ce n'est pas le cas.
L’esprit des anges qui ont guidé l’écriture de la Bible
vient-il dans les églises où on récite des passages du texte saint ? Je ne
sais pas, je ne les vois pas. Peut-être, parfois.
Mais quel rapport avec les Philippines, dira-t-on ?
Les Philippins connaissent encore les Diwatas,
c’est-à-dire les Devatas, êtres spirituels divins, souvent féeriques, habitant
pour l’Inde la nature et le ciel. Certains, aux Philippines, ne se sont pas
convertis au christianisme, notamment dans l’île de Mindanao : ils
vénèrent toujours ces Diwatas. Or, ils mettent, au sommet de leur
hiérarchie divine, une femme, une reine, une déesse. Il s’agit probablement de
Durga.
Les Philippines étaient hindouistes avant leur conversion.
En particulier, les îles du sud. Humabon, roi de Cebu au moment de l’arrivée de
Magellan, était appelé rajah. Il s’est brièvement converti, avant de
revenir à la foi de ses pères.
Les Philippines ont même eu une écriture propre, avant
d’adopter l’alphabet romain : il y a encore cinquante ans, certains
savaient l’écrire, et il a été question de la rendre officielle pour rendre aux
Philippines leur ancienne gloire. On ne l’a pas fait. Il est évident que cette
écriture est liée à l’hindouisme : elle vient des brahmanes. On la
reconnaît comme telle.
L’animisme est omniprésent aux Philippines, et il a été
profondément imprégné de cet hindouisme. On peut bien sûr lire et relire en
anglais la Bible, si on s’y rend ; moi je l’ai fait : je l’ai même
lue en latin. En latin, le rythme qui initie, purifie et élève l’âme s’y
perçoit mieux qu’en français, et même qu’en anglais. L’exactitude supposée du
sens obsède les esprits contemporains : mais c’est pour mieux se détourner
de la portée spirituelle de la poésie, des rythmes qui animent tout sens vers
les astres. Souvent, les anges, notamment évoqués par saint Pierre et saint
Paul, sont édulcorés, dans les traductions. Or, eux aussi sont là pour élever
l’âme vers les cieux. Le sens précis laisse à terre, aussi auguste soit-il.
J’ai lu, systématiquement, les strophes du Devī-Māhātmia
d’abord en français, ensuite en sanskrit restitué phonétiquement, en tâchant
d’allonger les voyelles indiquées comme longues. Le rythme s’y sentait
bien : des effets de refrain, dans les moments d’hommage à la déesse,
énergisait le cœur plus qu’aucun concept de Hegel ou Kant. C’était magique.
Tout se passait comme si cette langue que je ne connaissais pas m’était
familière, comme si je l’avais connue dans une autre vie.
Rien ne me transporte davantage que la poésie indienne
épique, il faut dire. Rien n’est plus beau. Les images, transmises par la
traduction, sont fabuleuses.
Pour pleinement saisir les rythmes et les sonorités, j’ai
bien sûr besoin du français, ou au moins de l’anglais, de l’italien, du latin,
des langues que je connais. J’ai besoin en particulier de Jean Racine, ou,
mieux, de Chrétiens de Troyes et de La Chanson de Roland. Il ne faut pas
comprendre cette dernière comme de la simple propagande historique, un moyen de
médire des ennemis de Charlemagne : il s’agit bien de restituer le
principe du Devī-Māhātmia, tel que je l’ai exposé. Et son rythme est
fabuleux. Il s’agit, en la récitant, d’attirer sur soi et sa communauté les
forces célestes bienveillantes et bénéfiques, les bons anges qui aiment les
hommes et leur évolution. Il ne s’agit de rien d’autre !
Les Philippines ont encore d’anciennes épopées, recueillies
de la voix des chamans. J’en reparlerai un autre jour. Mais je dois le
dire : si j’avais l’occasion de m’installer aux Philippines pour vivre
pleinement mon amour de l’épopée, je le ferais. Car, certes, l’Occident ne
permet pas de vivre pleinement cet amour. J’ai cru que l’Amérique le ferait,
par ses super-héros et sa science-fiction : mais je n’y ai pas trouvé
d’accueil favorable.
Il est d’ailleurs possible que l’Europe le fasse dans ses
parties liées à la poésie dialectale : Frédéric Mistral en parlait. En
savoyard, ou en bressan, ou en lyonnais, on trouve des imaginations mystiques,
des épopées, des poèmes évoquant les dieux ! Tout du moins, les esprits
animant la nature. Les Diwatas. Et je connais un peu la question. C’est
une occasion.
Je ne parle pas les langues locales des Philippines. Mais
qui sait ? Je peux encore les apprendre.
Ou alors, aller en Inde, pour réciter le Devī-Māhātmia ?
Je vais voir.
Pour le moment, on me demande surtout, justement, de réciter
des poèmes en francoprovençal, la langue de la Savoie et de l’ancien pays des
Burgondes. On me le demande en Italie, où, peut-être parce qu’on y étudie Dante
en détail, on a encore le sens de la poésie, et de sa faculté à emmener dans l’autre
monde !
On me propose aussi de jouer, comme amateur, dans des pièces
de théâtre modernes – naturellement plus laïques que le Devī-Māhātmia,
mais non dénuées pour autant de rythmes secrets et d’images initiatiques
implicites : les idées s’y meuvent en drames. Ce sont celles de Georges Feydeau,
de Jean-Luc Lagarce, de Slawomir Mrožek. C’est à Genève, bien sûr, Dieu me
garde de le faire en France, où l’épopée est combattue presque tous les jours
que Dieu fait. Enfin, c’est mon sentiment.

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