Captain France contre les démons en plastique : une épopée. Episode 26 : le combat des Titans

(Dans le précédent épisode de cette étonnante série, nous avons laissé Captain France alors qu'il venait d'entrer dans les appartements privés d'Ernükhl l'Homme de Synthèse, et que celui-ci venait d'en entendre le bruit.)

Le bruit avait réveillé Ernükhl et Marie-Sol. Rejetant les draps, le premier, bondissant de sa masse musculaire taillée dans le plastique le plus pur, s’élança vers la porte de la chambre conjugale - si on peut la nommer ainsi : il avait tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Une clarté diffuse venait de l’entrée de l’appartement, passant à travers la porte entrebâillée. Tel qu’il était, nu, luisant de sa peau de plastique translucide, Ernükhl l’ouvrit, et se trouva devant Captain France. Celui-ci se tenait debout, une jambe légèrement pliée, venant juste de s’arrêter au moment où il avait vu la porte s’ouvrir.

Marie-Sol cria : « Qu’y a-t-il, mon chéri ? », l'entendit-on dire. « Qu’y a-t-il ? réponds-moi ! »

Ernükhl ne répondit pas. Tous ses membres étaient tendus : il était prêt à bondir, animé par le feu de sa colère, de sa rage, et des chaleurs volcaniques et sulfuriques que son être occulte contenait. Il en avait fait jadis un corps, avant de trouver celui que Marie-Sol avait bâti dans un fol élan d’espoir déçu. Des fumées jaunes couraient sous la peau diaphane d’Ernükhl, et sortaient de ses orifices, y compris de ses yeux, soudain allumés et pareils à de la braise. « Enfin », dit-il de son souffle pestilentiel, mêlé de soufre et d’ammoniaque. « Enfin, je te vois, Captain France ! C’était donc bien toi, sous ton apparence de simple mortel inepte, de Robert Hugues le fils à papa. Tu te cachais, mais te voilà, enfin. »

Alors la voix de Captain France retentit - à la fois profonde, forte et douce -, de sa bouche que laissait libre son masque de neige aux rubans bleus : « Tu te trompes », dit-il à Ernükhl, seigneur des démons en plastique. « Tu ne comprends pas ce dont il s’agit. Robert Hugues a été dissous dans un cocon cosmique, et son corps m’a servi pour renaître : je me suis mêlé à lui ; maintenant nous sommes un. Mais tu ne pourras jamais savoir s’il a été Captain France avant cela. Peut-être ne l’a-t-il jamais été : peut-être que tu as toujours erré, à son sujet. Il est né de ma ruine, de ma chute, comme une sécrétion inconnue ; puis il a mué, et je suis revenu parmi vous, je suis revenu sur la Terre grâce à ses souffrances, grâce à son sacrifice, qui a trouvé grâce aux yeux de ma mère. Ne réduis pas ces mystères à ce que ton intelligence corrompue et réduite peut comprendre, Ernükhl ! Tu sais beaucoup de choses, tu as parcouru plusieurs mondes, et m’as croisé çà et là au-delà de la Terre, sur la Lune ou les îles qui flottent dans la mer d’azur où voguent sur leurs navires les anges. Tu m’as vu sur les flancs d’une montagne. Mais Robert Hugues, l’avais-tu jamais rencontré ? Il y a plus dans l’âme des mortels que tu ne l’imagines, et il n’était pas une simple fabrication de ma part, un simple double créé à loisir. Il était bien plus, et tu devras sous lui plier ! »

Entendant ces mots peu clairs et peu compréhensibles, Ernükhl fronça les sourcils, rugit, et se jeta à la vitesse de l’éclair sur Captain France. Celui-ci l’empoigna au bras droit et au poignet gauche, et ne recula pas de beaucoup : ses jambes fortes, campées sur le sol dur, ne sursautèrent qu’à peine. Les poitrines des deux êtres se touchèrent : leurs visages étaient tout proches. Deux puissances se faisaient face : l’ange et le démon. Du moins les figuraient-ils, dans l’ordre moderne de la France actuelle. Ils se regardaient, de leurs yeux sans pupille : ceux de Captain France étaient d’or, et seules des étincelles y couraient, empêchant d’y voir la moindre faiblesse ; mais il serrait les dents, et des éclairs semblaient naître de leur blancheur tendue. La chevelure de ce génie de la France éternelle s’agitait d’elle-même, comme traversée d’électricité cosmique. 

Le regard de l’Homme de Synthèse n’était pas moins terrifiant : sous leur braise luisante, un œil aguerri eût pu voir de vagues ombres se tordre et passer fugitivement en cercles tournoyants - comme si l’œil d’Ernükhl n’était qu’une fenêtre vers un lieu de souffrance, vers quelque immense ergastule s’évasant sous le sol incertain. Et l’Homme de Synthèse fronçait les sourcils jusqu’à épaissir les plis de plastique de son visage - et de ses dents serrées coulait une salive frétillante et jaunâtre qui inondait son menton, et s’égouttait sur sa poitrine et sur celle de Captain France, qu’ensuite elle souillait. Ils se regardaient de leurs étranges yeux vides en serrant les dents et en bandant leurs muscles, tentant de faire plier l’autre dans la lutte qui les confrontait, et eût broyé même les membres d’un lion, tant leur force était grande. Le ciment sous eux vibrait, secoué par l’énergie qui se dégageait de leur âme - et les lampes électriques tout autour crachotaient, clignotaient, s’éteignaient et se rallumaient tour à tour, comme remplies de flux fulgurants qui les traversaient. Un grondement sourd se fit entendre - et jusqu’aux murs tremblèrent, ce qui terrifia Marie-Sol Toclun : le lit où elle restait assise tanguait, comme saisi dans un roulis, et le drap sous lequel elle cachait sa nudité se soulevait et se dérobait, comme poussé par un vent pervers - ou comme si lui-même avait rechigné à servir de caution à sa fausse pudeur. Marie-Sol poussait de petits cris, effrayée par la puissance qui se dégageait des deux hommes qui s’étaient empoignés devant sa porte, et qu’elle pouvait voir : comme un brasier les entourait, qu’elle n’eût su définir - et leur pose, ainsi immobilisés par la force de l’autre, semblait s’être figée dans le temps.

Soudain Captain France lâcha le poignet gauche d’Ernükhl, et son poing fit un crochet sur la mâchoire énorme de cet Homme de Synthèse : le choc fit un bruit sourd, et la bouche du monstre, en s’ouvrant, laissa passer un jet de bave jaunâtre et fumante, qui tomba sur le sol recouvert d’une moquette : celle-ci en fut définitivement salie, comme imprégnée d’une odeur singulièrement nauséabonde. Plus tard, incrédule, Marie-Sol dut songer à la changer : de quoi était réellement fait l’homme qu’elle aimait ? Elle douta. Mais cela sera précisé une autre fois.

Or le poignet gauche d'Ernükhl, libéré de l’étreinte de Captain France, partit comme de lui-même, son gros poing fermé, vers les côtes du génie de la France libre, qui plia sous le choc, dont aussi retentit un bruit sourd. Captain France bondit en arrière, se tenant les côtes blessées de sa main gauche : rarement on l’avait frappé aussi fort. L’Homme de Synthèse disposait vraiment de pouvoirs exceptionnels.

Ernükhl lui montra la paume ouverte de sa main droite : un flux d’énergie s’y rassembla depuis toutes les parties de son corps, en particulier de ses entrailles vibrantes, coruscantes, en mouvement tourbillonnant - et un jet de feu concentré s’élança comme une flèche céleste vers Captain France, qui le reçut en pleine poitrine.

S’il n’avait été recouvert d’un costume de mailles pures qu'avaient tissé des fées du ciel, il aurait à coup sûr péri, défoncé dans son corps et transpercé, voire dispersé dans tous ses organes. Mais le costume résista : il ne fut que projeté sur le mur de derrière, sur lequel néanmoins il s’appuya pour rouler sur lui-même et échapper au terrible flux d’énergie qu’Ernükhl était capable de lancer depuis son corps électrique.

À son tour Captain France rassembla ses deux mains, les tenant côte à côte - et le long de ses bras, de ses paumes et de ses doigts jaillit un flux d’énergie astrale - qu’il tenait des astres eux-mêmes, des profondeurs cosmiques où ses armes avaient été forgées, dont elles étaient arrivées comme une grâce, portées par les vents qui font la navette entre la Terre et le Ciel ! Et Ernükhl, l’Homme de Synthèse, dut prendre à son tour sur sa poitrine puis tout son corps cette rafale cosmique, qu’il n’avait jamais connue non plus auparavant dans sa puissance.

(À suivre.) 

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