Voyage aux Philippines, 3. Le Santo Niño

J'ai dit, la dernière fois, qu'on trouvait partout aux Philippines l'enfant Jésus, l'enfant roi - y compris dans les magasins, les boutiques, les restaurants, les bars, les cafétérias: il protège toujours les lieux. Mais, présentant la chose à ma fille, qui a fait quelques études, elle a eu l'idée de procéder à des recherches, et soudain tout s'est recoupé et éclairé: car il s'avère que le Santo Niño renvoie à un objet sacré offert par Fernand de Magellan au même roi Humabon de Cebu  dont j'ai parlé, au moment de son baptême. Un enfant couronné, glorieux, vêtu d'une robe, statuette sublime, et qui existe toujours, trésor de la basilique mineure qui porte son nom à Cebu. Tous les autres saints enfants en sont imités. Cet enfant a la peau mate, comme s'il s'agissait d'un Philippin natif, et comme s'il glorifiait l'enfant qui est en lui. 

Le destin exceptionnel de cette figure aux Philippines s'explique par l'histoire, portée par le commerce et la politique, mais sur lesquels surnage le merveilleux, et ce qui en lui fonde la pratique et la doctrine religieuses. Les Philippins continuent d'évoquer avec une certaine émotion Magellan et le Santo Niño de Cebu, protecteur de la patrie séculaire, marquant que l'envoyé d'Espagne, malgré tout, a fondé quelque chose de majeur dans le pays.

Il faudrait sonder les profondeurs de l'âme philippine, peut-être, pour comprendre ce qui, dans la figure même de l'enfant glorifié, a tant plu. La sainte Vierge n'est pas aussi présente que son fils: les Philippines ne sont pas l'Italie. Quelqu'un pourra dire que c'est juste le hasard, que la figure offerte par Magellan à Humabon était jolie, et qu'elle a frappé les esprits aussi parce qu'elle était donnée de la part du roi d'Espagne, qu'elle représentait au fond dans l'esprit des locaux. Voire. Il est possible que, consciemment ou non, Magellan ait fait mouche, ait touché une fibre spéciale dans l'âme des Philippins, notamment Humabon. Quel était, dans leurs rêves, cet enfant? Que faisait-il résonner?

Car, pendant un certain temps, après la mort de Magellan tué par Lapu Lapu, les sujets du roi Humabon sont revenus à l'hindouisme, mais ont continué à vénérer ce Santo Niño, assimilé à une idole, comme ont dit les prêtres catholiques qui l'ont ramené plus tard dans leur giron. Ils y voyaient un dieu.

Il pouvait être relatif aux chérubins que nous trouvons plus souvent dans nos églises européennes. Mais sa couleur solaire, son habit large et angélique disait encore autre chose, comme le dieu Indra rajeuni, lui, le dieu indien du soleil! Il était le chef des dieux, mais paraissait vieilli. Et voici que l'enfant saint le revivifiait.

En Europe, on vénère l'image de la mère. Au Cambodge, l'image de l'épouse. Aux Philippines, l'image de l'enfant: c'est étonnant.

Le savant critique Yvan Loskoutoff a écrit une thèse sur l'influence de la figure de l'enfant roi sur la littérature: il l'a fait remonter à la Renaissance, à François de Sales en France, et l'a fait passer par Mme Guyon et Fénelon, pour arriver finalement au conte de fées classique français. L'enfant saint, l'enfant roi a créé ce genre, ce genre du conte de fées pris comme objet mystique. La féerie à laquelle on donne une portée spirituelle a l'enfant saint comme prince: il est le successeur ennobli du roi de féerie Aubéron, tel que le déployaient les anciennes chansons de geste. Or, cet Aubéron était un nain. Et il se trouve qu'un nain très important existe dans la mythologie philippine: il habite et dirige la nature, mais il est vieux et barbu. On l'appelle Nuno. Le Niño est-il le Nuno rajeuni, ennobli, transformé, métamorphosé?

C'est un mystère.

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