Voyage aux Philippines, 2
Darna, de son côté, vient d’une planète précise: Mars. D'où le surnom de son créateur. Ce n’est pas Krypton, quoique Superman ait été le modèle suivi. Elle ne se confond pas avec la mortelle qui l'incarne: elle la dédouble. Elle apparaît quand elle est nommée, la remplaçant comme Captain Marvel remplaçait Rick Jones, dans la série Marvel du Kree enchanté. C’est assez beau. Darna était en soi et d’emblée une déesse. Le pouvoir de dédoublement est venu d’une pierre flamboyante venue du ciel et portant le nom de Darna: d'où que l'orpheline fortunée l’ait fait apparaître, après avoir avalé le caillou pour ne pas le laisser voler par des brigands qui passaient. Tout cela se passe dans un endroit pauvre et campagnard des environs de Manille, pas près d’une centrale nucléaire ou d’un laboratoire d'ingénieur chimiste. Les Philippines sont ainsi.
On y croit beaucoup aux esprits protecteurs. Généralement en Asie, ceux-ci sont symbolisés par des maisons aux esprits auxquels on fait des offrandes quotidiennes. Aux Philippines, on est officiellement catholique. Cela crée une spécificité en Asie. En réalité, beaucoup de sectes fleurissent, il y a l'église du verbe divin, et l'église des derniers jours, et l'église de ceci, et l'église de cela, on est tenté d’en faire une plaisanterie. Je ne m'en prive pas assez, finissant par choquer les locaux. L'église des œuvres du président Marcos, est-ce vraiment drôle à dire? Et l'église du poisson cru cuit dans le vinaigre avec des échalotes, appelé kinilaw, est-ce vraiment de bon goût?
Mais il y a plus. Dans les magasins et les restaurants, la statuette protectrice est bien là, surmontée parfois d’un toit: c’est Jésus, vêtu de rouge et d’or, enfant mais pas bébé, blond et déjà grand d'environ sept ou huit ans. À ses côtés, volontiers des bougies, pour l'offrande. Derrière ses pieds, volontiers des pièces empilées d’un peso, monnaie locale. Et devant ses pieds, le plus extraordinaire: une bourse. Que contient-elle? je demande aux locaux. Le Saint-Esprit de l’enfant divin, me répond-on. Oh. On croit avoir tout vu et tout compris, on a cinquante ans passés, on a beaucoup lu, mais on ne peut pas s’attendre à tout.
Une bourse. Pas une colombe. Même pas un perroquet, comme dans un conte célèbre de Gustave Flaubert. Mais une bourse. Probable souvenir de mage assurant avoir un bon génie avec lui dans une bourse où il l’a piégé. Les Philippins ne pouvaient pas comprendre autrement l’idée du Saint-Esprit. Moi qui croyais que les nouveaux symboles catholiques avaient été interdits après la Renaissance. La bourse philippine du Saint-Esprit fait exception. On a dû se dire, à Rome, que cela resterait confiné dans l'archipel. Mais je la veux pour mon propre enfant Jésus tout blond, protecteur et déjà grand garçon: j'en ai acheté une statuette à la cathédrale de Manille. Tremblez, évêques. Je vais placer chez moi ce symbole chamanique christianisé, chers amis. Ce sera beau.

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