Captain France contre les démons en plastique : une épopée. Episode 21 : la faute de Robert Hugues
(Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons quitté Captain France alors qu'il venait de se réveiller sous l'identité de Robert Hugues, après avoir rêvé que sa mère le rejetait à jamais de sa présence et lui ôtait tous ses pouvoirs.)
Il avait faim. Il se dirigea vers le petit coin cuisine du studio qu’il occupait : il plaça, machinalement, un filtre dans la cafetière, y plaça du café moulu, ajouta de l’eau dans le caisson, et poussa sur le bouton rouge, qui s’alluma.
Il ouvrit le placard, toujours d’instinct, et trouva du muesli
– le versant dans un bol, il y ajouta du lait d’amande qu’il trouva dans le
frigidaire, et se mit à manger. Il ne savait, vraiment, ce qu’il faisait.
Puis il versa le café préparé dans une tasse à l’américaine,
et se dirigea à nouveau vers la fenêtre pour regarder le jour se lever. Sur
l’horizon, des couleurs jaunes et rouges paraissaient. Le soleil s’annonçait
glorieux. Le café, porté à sa bouche, était chaud et bon.
Il se demandait ce qu’il allait faire quand, soudain, des
coups furent frappés à sa porte. Il sursauta, se demandant qui cela pouvait
bien être. Puis il entendit : « C’est la police, ouvrez ! »
Précautionneusement il se dirigea vers l’œilleton, craignant qu’on ne
l’entende, espérant faire croire qu’il n’était pas là. « M. Hugues, nous
savons que vous êtes là, ouvrez ! » Comment savaient-ils qu’il était
là ? Peut-être le téléphone ? Il regarda par l’œilleton, et, de
l’autre côté, vit trois policiers bien armés qui le fixaient, attendant. L’un
d’eux répéta : « Ouvrez ! » Il tourna le verrou, et laissa
la chaînette de sécurité. La porte s’ouvrit, mais fut arrêtée par la chaînette.
« M. Hugues, dit le premier policier, qui avait une moustache,
ouvrez ! Laissez-nous entrer. Nous avons à vous parler. » Robert
Hugues s’avisa de leur demander leur carte de police ; le policier qui
avait parlé la montra. Robert soupira, tira la chaînette, et les trois
policiers se précipitèrent sur lui, le saisirent et l’emmenèrent au
commissariat de Vincennes après l’avoir fait entrer dans leur voiture – tel
qu’il était, dans son pyjama aux couleurs de la France.
On le plaça dans la cage à lapins, comme on dit, et il
attendit environ une heure. Puis on le fit entrer dans une pièce où se tenait
un inspecteur en civil, chauve et maigre. Il était derrière un écran
d’ordinateur, et s’apprêtait visiblement à l’interroger.
« M. Hugues », fit-il, « savez-vous pourquoi
vous êtes ici ?
– Non, répondit Robert.
– M. Hugues, on a établi, par votre téléphone, que vous
étiez présent à Bourg-en-Bresse il y a trois jours, et un employé de la
préfecture dit vous avoir reconnu, quand nous lui avons présenté une
photographie que nous avons trouvée de vous sur Internet. Vous l’avez utilisée
pour votre profil Facebook. En effet, votre nom a été murmuré par Dehmoud
Détrembières, toujours entre la vie et la mort à l’hôpital Fleyriat de Bourg après
avoir été touché par une balle. Nous avons fait des recherches : vous avez
combattu sous ses ordres lors d’une mission au Mali, alors que vous étiez jeune
engagé. Il vous connaît. Comment l’expliquez-vous ?
– Je… M’accusez-vous d’avoir tiré sur cet homme ? fit
Robert.
– Pas forcément, répliqua l’inspecteur. Il y a d’ailleurs
plus grave. Vous n’avez pas lu les journaux ?
– Pas que je me souvienne », répondit curieusement
Robert Hugues.
L’inspecteur, appelé Kévin Convert, fronça les sourcils à
cette réponse, mais il ne sembla pas relever sa bizarrerie. « Vous ne
savez donc pas qu’un terroriste supposé a assassiné la préfète dans son bureau
même ? repartit-il.
– La préfète ? C’est horrible. Avait-elle des
enfants ? De la famille ?
– Oui, mais là n’est pas le problème. Vous êtes soupçonné. Vous devez vous soumettre à des tests. » Une dame assise derrière se leva, s’approcha, et, sans ménagement, les mains gantées de latex, lui arracha un de ses beaux cheveux blonds, qu’il portait assez long. « Aïe ! fit Robert.
– Mille excuses, fit l’inspecteur Convert. Marie-Paule est
un peu brusque. Mais il le fallait, de toute façon. »
On reconduisit Robert Hugues et, bien sûr, le cheveu révéla
que Robert Hugues était bien sur les lieux du crime. Il fut inculpé. Il ne se
souvenait pourtant de rien. Un psychiatre l’ausculta, et constata une amnésie,
sans doute suscitée par un inconscient cherchant à se protéger – à moins qu’il
ne fût un sacré bon menteur.
Pendant sa détention préventive, Dehmoud Détrembières se
réveilla de son coma parsemé de paroles délirantes, et, toujours en
convalescence, il fut interrogé par les policiers. Mais lui aussi dut avouer ne
se souvenir d’absolument rien. Cette rencontre fut jugée curieuse, et jeta le
doute sur la culpabilité de Robert Hugues. S’il était dans la même situation
que Dehmoud Détrembières, ne pouvait-il pas, lui aussi, être une victime ?
Cependant les traces biologiques ne montraient, sinon, que la présence des employés
de la préfecture et de la sous-préfecture de Nantua, dont trois avaient
également été retrouvés morts, sans doute en cherchant à protéger la préfète de
l’assassin. Ils étaient, en effet, au-dessus de tout soupçon. On interrogea
leur famille, et on ne trouva, à leur sujet, absolument rien d’anormal. Tout
désignait Robert Hugues. Seul le motif manquait.
Paul Hugues, le père de Robert, refusa de lui rendre visite.
Mais il se chargea de lui trouver un avocat, et, comme il était riche, il
s’agissait d’un avocat connu pour ses succès en cour d’assise.
Quant à Robert Hugues, il ne dormait quasiment plus. Il
avait des maux de tête terribles, et faisait d’horribles cauchemars. Il se
voyait précipité dans des abîmes, torturé, lacéré, dévoré, mis en pièces par
des monstres qui tenaient à la fois de l’insecte et de la machine, et, comme il
hurlait en pleine nuit, ses compagnons de cellule se plaignaient de lui et il
fallut l’isoler. On le plaça en unité psychiatrique, et la famille de la
préfète commença à s’inquiéter, car on se demandait s’il n’était pas fou,
n’avait pas perdu complètement la raison.
Il était dans sa cellule de l’hôpital psychiatrique, seul,
enfermé derrière une porte verrouillée. Et il ne dormait que par petites doses,
soutenu en cela par les pilules qu’on lui faisait avaler. Il se réveillait
régulièrement en sueur, après avoir sombré brièvement dans le pays des rêves,
ou plutôt des cauchemars. Une nuit, il cria en se réveillant :
« Mère ! Mère ! Maman ! Maman ! », dit-il comme
s’il était rempli d’une terreur purement enfantine.
« Maman ? » répondit, dans sa cellule, une
voix. « Qui est maman ? Qui est ta mère, Robert ? » Et la
voix ricanait silencieusement, dans le noir.
Robert Hugues se tourna vers la source de la voix, et vit
une grande ombre, dont certaines parties reflétaient la clarté de la Lune
passant par la fenêtre dotée de barreaux. Elles avaient, étrangement, l’allure
du plastique. Plus étrange encore, une sorte de fumée jaune s’élevait doucement
de cette ombre, se mêlant aux rayons de la Lune en s’étirant vers la fenêtre
entrouverte : car c’était maintenant l’été, nous étions en août 2016.
« Qui êtes-vous ? » demanda Robert. L’ombre
éclata d’un rire terrifiant. « Regarde ! » fit-elle. Elle pointa
son doigt sombre, allant au bout d’un bras énorme, musclé et puissant, vers un
coin du mur. Robert tourna la tête dans cette direction. Une ombre
triangulaire, plus obscure que le reste de la pièce, se déployait à partir de
ce coin. « La porte est ouverte », fit l’être étrange,
mystérieusement. « Tu vas maintenant venir avec moi, car nous savons qui
tu es.
– Je ne comprends pas, fit Robert Hugues.
– Ah oui ? Tu vas bientôt comprendre, ou tout nous
dire, guerrier de pacotille ! »
Et, ayant dit ces mots, il se pencha vers Robert, le saisit
dans ses bras puissants, et tel un pantin, il fut soulevé et emmené vers
l’ombre triangulaire noire. Autour de l’être, la fumée jaune vaguement
brillante se voyait mieux encore, à présent, mais une odeur bizarre s’en
dégageait, que Robert n’aimait pas du tout.
L’ombre triangulaire avait maintenant la taille d’une porte ;
elle était aussi haute que l’être étrange, pourtant assez grand, plus que
Robert Hugues, qui n’était pourtant pas un nain. Mais lui était d’une taille
normale, et l’autre était plus grand que la plupart des hommes. Pourtant, il se
mouvait souplement et puissamment, sans être aucunement entravé par son propre
corps. « Qui es-tu ? demanda, dans un souffle, Robert Hugues.
– Moi ? Je suis le Démon de Plastique, ou l’Homme
synthétique, et plus encore. Tu en sauras plus bien assez tôt, pauvre
fou. » Et, ayant dit ces mots, il bondit vers l’ombre triangulaire. Robert
poussa un cri, pensant qu’ils allaient s’écraser sur le mur, mais ils passèrent
à travers, et dès lors ce fut, pour Robert, comme un tourbillon. Le rire de
l’être bizarre résonnait dans une sorte de vide, pendant que Robert, dans ses
bras, se sentait entraîné comme dans un cyclone, et qu’il criait de terreur.

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