Voyage aux Philippines, 6. Un jardin voué à l'archange du printemps à Tagaytay

Depuis Manille on peut se rendre assez aisément à Tagaytay, à quelques kilomètres au sud, et voguer en contrebas d’une montagne sur un beau lac vert au milieu duquel s’élève le plus petit volcan du monde, appelé Taal. Les poissons du lac, grillés à la mode locale, sont excellents.

Mais, à Tagaytay, on peut également découvrir un bien joli jardin, le Laudato Si’ Farm de la Society of the Divine Word, privilégié et voué à la religion catholique en même temps qu’à l’écologie. On monte au sommet d’une colline dont le gazon est bien tenu – et un Christ se tient là, montrant son sacré cœur rouge, et surmontant un socle où se trouve une prière européenne assez ancienne.

Un morceau du jardin est consacré à l’agriculture biologique, placée elle-même sous le signe du saint archange Raphaël. Celui qui a choisi une telle référence savait ce qu’il faisait : il connaissait le vieil occultisme catholique. Dans la Bible, Raphaël est le modèle des anges gardiens, c’est celui qui apparaît au jeune Tobie pour le garder, le protéger et le diriger. Mais, dans l’ésotérisme ancien, c’est l’archange du printemps et de la nature, de la végétation florissante. C’est aussi celui de la médecine : il a un lien avec Hermès. Il est particulièrement lié à la Terre dans sa vitalité.

La référence à ce que certains nomment l’écospiritualité est explicite : le mot même se trouve, en anglais, sur une pancarte. On a entendu, en France, fulminer contre le supposé entrisme des groupes sectaires et religieux au sein des mouvements écologiques, mais, aux Philippines, le lien est assumé : on n’imagine pas le monde sans esprits, sans anges, sans fées ! Le Christ veille sur le jardin, mais il n’est pas sans être secondé par toute sorte d’êtres invisibles.

On le sait peu, mais, dans le Talmud, la nature est également prise en charge par des anges : au nom de Dieu, ils agissent, faisant croître le monde végétal, lui donnant ses rythmes et ses principes. Un sage déclara même, un jour, que chaque brin d’herbe avait un ange de Dieu pour présider à sa croissance ! Le matérialisme en Occident a pénétré jusqu’aux grandes religions. En Asie, le christianisme est resté coloré et poétique.

On peut également, à Tagaytay, visiter le sommet de l’île, où croissent quelques sapins : tout autour, le paysage dévoile à l’ouest une terre parfaitement plate se perdant au loin, au sud le lac dont j’ai parlé et le Taal planté au milieu. Les bras du lac communiquent au loin avec la mer : c’est une particularité. Son eau est douce mais elle touche à l’eau salée de la mer.

Un espace a été aménagé à l’intention des visiteurs : encore un grand Christ s’y tient, à côté des antennes de téléphone rappelant la tour Eiffel. Pour faire de la place on a délogé plusieurs statues d’anges : je les ai vues en plein air, entassées derrière une remise en béton, mêlées tristement dans le dédain des pauvres mortels.

Ainsi, même aux Philippines la mode des anges passe, remplacée par les ondes électromagnétiques et les antennes miraculeuses !

Tout passe. Mais quand même Jésus est resté, seul être surnaturel à avoir résisté à l’invasion de la technologie, au sein de notre monde postapocalyptique.

Dans ce lieu de sommité, il est blanc, brillant, et montre son cœur d’un rouge éclatant. Il faut se contenter de lui. On le fera, pour cette fois. On attendra seulement de le faire seconder par des extraterrestres, puisqu’il faut que dans la conscience populaire les anges aient l’air de cosmonautes intersidéraux.

Les églises évangéliques gagnent aux Philippines du terrain : elles sont plus modernes que l’Église catholique – utilisent la technologie, dans les sermons et les chants, et ne parlent que peu des anges. C’est la vie. Il en est ainsi un peu partout, je pense. C’est lié à l’américanisation, dont je reparlerai à propos de la science-fiction et des comic books.

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