Voyage aux Philippines, 5. Culte du poète Jose P. Rizal
Né en 1861 à Calamba d’une riche famille indigène, il fait
des études à Manille, voyage en Europe, se fait artiste, poète et savant, et
écrit en espagnol des romans restés immortels, montrant la société philippine
de son temps et manifestant des velléités d’indépendance et de liberté. Brandi
par les militants plus acharnés de l’indépendance face à la couronne d’Espagne,
il devient un symbole gênant, et est arrêté et fusillé à l’âge de trente-cinq
ans. On l’accuse d’être de mèche avec les Américains qui, quelques années plus
tard, à la suite d’une brève guerre, chassent effectivement les Espagnols et
prennent possession des Philippines. C’est depuis que l’anglais y est langue
officielle, ce qui rend pas mal de services au voyageur. On a vu que la culture
américaine, notamment celle des comics et de la science-fiction, a
imprégné la société philippine, et j’y reviendrai ultérieurement.
Mais Jose Rizal restait très européen dans son style, et ses
romans n’ont rien de fantastique. Ils sont chics.
Aux Philippines, tout le monde connaît le détail de sa vie. On
apprend tout de lui à l’école. Sans doute, parce qu’il a été mêlé à la
politique. Mais il l’a été comme poète, chantant la liberté et la nation. Il
est, en quelque sorte, le Yeats local. Et tout symbole national doit l’avoir en
exergue.
On apprend tout de lui à l’école, et des Philippins
ordinaires, normalement instruits mais impliqués professionnellement dans tout
autre chose que la littérature, généralement jeunes, m’ont raconté ses
aventures, ou rappelé que son nom total était José Protasio Rizal Mercado y
Alonso Realonda. Il est possible que la longueur des noms espagnols ait frappé
l’imagination de ces jeunes gens ; mais le fait est qu’ils pouvaient dire
l’ensemble de son nom, qu’on leur demandait d’apprendre tout par cœur.
Heureux peuple ! J’ai bien honte d’être citoyen d’une
république qui glorifie un empereur qui n’a jamais écrit un poème de sa vie. Je
voudrais lancer une pétition pour qu’on mette Arthur Rimbaud à la place de
Napoléon aux Invalides - et qu’on place Napoléon simplement au Panthéon, avec
les autres. Il y a là ordre renversé des valeurs. Ce n’est pas normal.
Car la place nationale et symbolique de Manille est remplie
du souvenir de José Rizal. C’est une vaste aire avec des bassins qui, le soir,
montrent des jeux d’eau accompagnés de flammes et de couleurs et dansant au son
de quelques chansons diffusées par haut-parleurs. C’est joli. Au bout de la
place, un haut monument signale les restes du poète, ensevelis là. Un drapeau
immense flotte noblement au-dessus, aux couleurs bien sûr des Philippines, de
la même matière sans doute que le gros drapeau français placé sous
l’Arc-de-Triomphe à Paris : grrr, c’est encore Napoléon. Dessous, le
soldat inconnu. Je respecte, mais il n’était pas poète. Pas qu’on sache. Quelle
différence !
On raconte qu’on ne peut pas recevoir les bienfaits des bons
esprits, aux Philippines, si on n’a pas été photographié devant ce monument
commémoratif : José Rizal est devenu le seigneur des anges. Ou des fées,
je ne sais pas. Des muses. C’est tout un, ou bien ?
Non loin, est un complexe pédagogique devant initier les gens et sans doute les enfants au martyre, je dirai à la passion de José Rizal. Là est tout le mystère de la fondation d’une nation : dans le martyre d’un poète. On est guidé dans un espace gazonné, qui possède un ensemble sculpté impressionnant. Plus grand que nature, José Rizal y est fusillé, avec des trous dans son dos, par des soldats brandissant leurs fusils. On y voit même un chien. C’est effrayant. Mais beau. Splendide. On y apprend, au fond, comment le poète est devenu un ange. Une pancarte précise qu’il a été fusillé précisément à l’endroit où se tient sa statue.
Un poème d’adieux au monde a été placé sur des murets guidant au lieu de la reconstitution artistique de son drame. Il est en castillan, mais une traduction en tagalog et une autre en anglais ont été placées en regard. Il est assez classique. Mais cela fait plaisir, qu’un poème soit placé là où la nation se manifeste le plus. Il est un peu scandaleux, avouons-le, qu’aucun poème n’orne l’Arc-de-Triomphe ou la Tour Eiffel à Paris. C’est dire le peu de respect qu’on y a pour les lettres. Déjà que Napoléon pourchassait tous les écrivains qui ne se soumettaient pas à son hubris.
Un café, non loin,
sert des cafés chics, et on peut y lire des livres, laissés sur les tables, sur
José Rizal !
C’est beau, que la nation ressemble à une succursale de
cafés littéraires.
On m’a raconté que le culte officiel de José Rizal était si
grand qu’il avait fini par créer une secte. Très explicitement, celle-ci
dit que le poète est devenu un dieu au ciel, veillant sur les Philippins, mais
que, de surcroît, il se réincarne sans cesse, et que, précisément, cette secte
est organisée autour de la noble personne qui abrite son esprit rené.
Mais qu’on me dise à la fin où s’est réincarné Arthur
Rimbaud ! C’est quand même plus important à savoir que la date du premier
discours du général de Gaulle – toutefois bon écrivain : celui-là a des
excuses.
Heureuse nation, oui, que celle que guide l’ombre
gigantesque d’un poète ! Je l’envie.
Et si la Savoie prenait comme dieu vivant au moins François de Sales ? Il n’a pas tant écrit de vers, mais ses écrits mystiques sont si beaux. C’est à réfléchir. C’est d’ailleurs ses statues et images qu’on trouve le plus en Savoie, et qui sont les plus grosses : voyez celle d’Annecy. Un peu normal. La Savoie aussi est un pays heureux. Beaucoup, c’est tellement vrai, envient ses habitants.

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