Voyage aux Philippines, 1
Les Philippines sont officiellement catholiques même si le sud est musulman, comme la Malaisie et le sud de la Thaïlande. Il est autonome et autonomiste. Quelques batailles naguère dans l'île de Mindanao. Le vieux sultanat de Sulu s'est réveillé, rebellé, encouragé par Oussama Ben Laden et les siens. Cela s'est arrangé.
Mais qu'y avait-il avant? Longtemps je me suis posé la question. Or, on peut le lire aisément ça et là: comme ailleurs en Asie, un animisme organisé en profondeur par le polythéisme indien. Les esprits qui habitent hiérarchiquement le monde sont facilement appelés, dans le sud, Diwata, qui vient du sanskrit Devata. Dans le nord, on dit Anito. Plusieurs ethnies non converties au christianisme continuent de vénérer ces dieux, leur donnant notamment une reine céleste.
C'est pourquoi, connaissant déjà bien le christianisme, je me suis dit que j'allais ressortir de ma bibliothèque un livre acheté il y a trente ans à Paris, quand j'y étais étudiant, appelé Célébration de la Grande Déesse, Devī-Māhātmia, ode religieuse sanskrite à la reine des anges, ou des esprits, ou des dieux, ou des fées, selon le terme qu'on voudra. Car les diviseurs ne reconnaîtront pas que c'est pareil, même si c'est le cas. Il y a bien sûr une traduction en regard, réalisée par un certain Jean Varenne.
Et puis mon éditeur m'a recommandé un comic book philippin. Il se nomme Reset. Il raconte les aventures d'un détective qui poursuit les fantômes à Manille, dans la foulée de Harry Dickson et de Dale Cooper: magnifique idée. Au nom de la raison et de la foi la police affronte les esprits maléfiques que vénèrent les sectes devenues illégales.Les Philippins sont des champions du comic book. Ils ont créé des super-héros que tous les Philippins connaissent, notamment Darna, sur laquelle des films ont été localement faits. Son pouvoir vient de forces supérieures inconnues: elle dédouble une sorte de déesse, lui permet de s'incarner et d'agir sur Terre.
Soit dit en passant, cela contredit totalement la thèse de certains sur les super-héros: l'écrivain Serge Lehman, notamment, en a fait des tonnes sur leur lien avec la modernité, les métropoles, la technologie, et même la communauté juive, avec le Golem voire le Messie. La production philippine montre que rien de tout cela n'est vrai: n'est réellement déterminant dans le concept du super-héros. Il s'agit simplement de l'éternelle mythologie des hommes en lien avec la divinité, et acquérant par là des pouvoirs spéciaux.
C'est juste que la vie culturelle a des restrictions qui parfois sautent sous l'impulsion de conditions nouvelles: en l'espèce, la liberté du marché culturel aux États-Unis, et donc l'existence d'une culture populaire active. Car les Philippines étaient autrefois intégrées aux États-Unis: les Philippins n'ont fait que suivre le modèle des Américains. Les Philippines ne sont indépendantes des États-Unis que depuis 1946. Darna a été créée juste avant. Mais cela a suffi pour créer une vague. En France, simplement, le gouvernement ne veut pas des super-héros. Il ne veut pas qu'on en crée. Et si ce n'est pas le gouvernement, ce sont les autorités culturelles légales, au nom desquelles parle le gouvernement. Ses raisons sont les siennes. Mais le fait est là. On autorise seulement le réalisme, ou la fantaisie sans foi possible. C'est un dogme. Il n'existe pas aux Philippines.



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