Captain France contre les démons en plastique : une épopée. Episode 24 : le Doute de l'Homme de Synthèse
Le combat se déroulait en silence, dans le salon attenant à
la chambre commune de l’Homme de Synthèse et de son inventrice imprudente :
le temps, peut-être, s’était arrêté. La face hideuse du fantôme le regardait et
se rapprochait, comme si elle voulait lui sucer le sang, se nourrir de lui
comme un vampire. En s’approchant elle ouvrait la bouche et l’Homme de
Synthèse, qui avait pourtant vu beaucoup d’horreurs dans sa vie – dont la vie,
même, dépassait en temps, en limite et en dimension toute vie humaine terrestre
–, était saisi d’angoisse : il sentait sa poitrine, pourtant armée de
plastique solide et indestructible, se presser sur son cœur, comme si la main
du spectre rouge le saisissait, en s’enfonçant dans cette poitrine même. Il
regarda, et c’était bien le cas : il ne voyait plus que le bras du
spectre, comme collé à son corps ; sa main y avait disparu ! Et l’être
hideux le regardait en serrant les dents, cherchant visiblement à lui arracher
le cœur pour mieux s’en repaître. Qui l’avait envoyé ? songeait Ernükhl.
Était-il l’instrument des dieux, leur vengeance ? Il ouvrit la bouche pour
pousser un cri, mais aucun son n’en sortit.
Et il vit, il vit… le monstre sortir son cœur de sa poitrine,
le tenant dans sa main, sanglant et visqueux : il le vit le porter à sa
bouche lentement ouverte dans un silence immense, et il pensa mourir, une
obscurité épaisse fondit sur lui, et il se réveilla. Il était toujours dans le
canapé qui l’avait vu achever sa relation intime, ce soir-là, avec le belle
Marie-Sol Toclun. Une sueur poisseuse le remplissait, gouttes puis ruisseaux de
liquide épais et jaune, mis en lui en imitation du système lymphatique des
êtres humains.
Il regarda tout autour de lui : nulle trace du spectre
rouge n’était visible. Il plaça sa main sur sa poitrine, et sentit le cœur
battre, lentement mais sûrement, tel qu’il était, soutenu par des forces
mécaniques propres à l’art de Marie-Sol Toclun, ingénieure de renom. Il
soupira. Un froissement, cependant, le fit lever la tête : un vêtement
rouge glissa par la porte entrouverte, sortant précipitamment de la pièce.
Quelle était cette diablerie ? Il bondit, courut vers la porte, qu’il
ouvrit complètement, et sentit une vague odeur de fumée. Devant lui, au fond du
couloir, un nouvel éclat rouge surgit. Il ordonna à l’être qu’il supposait
présent de s’arrêter, mais le tissu soyeux disparut en un clin d’œil.
Il se précipita là où il avait disparu – et de l’autre côté
se trouvait le laboratoire de sa compagne. Pourtant, la porte était fermée. Il
l’ouvrit. Rien, dans la loge alchimique de Marie-Sol, ne dénonçait la moindre
intrusion. Les voyants lumineux de ses appareils en permanence allumés
brillaient calmement dans la nuit, comme si les machines elles-mêmes
soupiraient, dormaient, et rêvaient.
Ernükhl entendit un gémissement. Il venait, naturellement,
de la pièce où il avait fait enchaîner Captain France, tout du moins Robert
Hugues. Car il n’était plus si sûr que ce fût lui – ni, d’ailleurs, que Captain
France existât : la vidéosurveillance ne montrait, en réalité, que des
reflets lumineux et colorés par le drapeau, et lui seul avait cru y voir un
être distinct. Il s’appuyait, pour cela, sur sa vue seconde, et sa nature de
démon infraterrestre, tel qu’il était lorsqu’il avait pénétré, sous forme de
fumée enroulée, le corps de plastique créé par Marie-Sol Toclun. Mais il
constatait que depuis qu’il respirait l’air de la surface, habitait ce corps de
plastique, et se mêlait physiquement à Marie-Sol, il n’avait plus la même
clarté de vision qu’auparavant, ou à ses débuts dans cette sphère terrestre.
Vivant avec les êtres humains, dotés de leurs sens par l’intermédiaire de
l’imitation en plastique qu’il habitait, et qui était imprégnée de substance
organique, il perdait, peu à peu, sa sûreté de vision suprasensible, laissait,
donc, entrer en lui le doute !
Il s’approcha de l’homme nommé Robert Hugues, et qui ne
payait effectivement pas de mine : pouvait-il vraiment être un héros,
envoyé des anges, détaché de la reine de la Lune ? Il trouvait, à présent,
qu’il ressemblait à un simple mortel, à un homme ordinaire.
La tête pendant sur sa poitrine, alors que ses bras étaient
retenus par des chaînes, il pleurait abondamment, mais ses sanglots restaient
silencieux : il n’avait plus assez de souffle pour gémir bruyamment. On
n’entendait qu’à peine ses pleurs douloureux. Le bas de son corps était
salement souillé par les rejets naturels, qu’on ne lavait point. Il sentait très
mauvais. Le sang séché de ses plaies faisait de grosses taches sur sa poitrine
et son menton. Il n’avait peut-être, dans cette situation, plus rien d’humain.
Ernükhl s’approcha encore, le saisit aux cheveux, et lui
redressa la tête : il avait gardé les yeux fermés, mais de sa bouche
soudain tout ouverte sortit un flot de bave, qui souilla le corps d’Ernükhl.
Celui-ci, qui commençait à l’adorer, et l’astiquait et le nettoyait pour qu’il
restât brillant et pur, jura, et lâcha la tête du pauvre homme, qui retomba brusquement.
Ernûkhl lui donna une gifle.
Il tourna autour de l’homme, et regarda son dos et ses
fesses. Il tâta celles-ci, s’interrogea, mais les laissa en ricanant ; il
redonna un coup au pauvre Robert. Celui-ci poussa un cri rauque.
Ernükhl mit le visage par-dessus l’épaule de Robert, tourna
sa tête vers lui, et Robert ouvrit les yeux. Ernükhl sursauta, bondit, poussa à son tour un cri : les yeux de Robert étaient les mêmes yeux vitreux, mais rouges
entièrement, qu’il avait vus au spectre de son cauchemar ! Il retourna
devant Robert, lui releva encore la tête, lui ouvrit les yeux : ils
étaient normaux. Il le secoua un peu, puis le lâcha en poussant un juron.
Il s’éloigna, revint dans les quartiers privés aménagés dans
l’usine dont il avait pris possession par la force, se nettoya à l’huile, se
frotta jusqu’à briller, s’admira dans le miroir, surhomme parfait du futur, au
corps glorieux, et décida d’avoir un semblant de sommeil dans le lit où dormait
déjà sa bien-aimée. S’étant couché, en effet il s’endormit.

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