De la pensée qui observe la pensée à l'ange qui ressent l'âme de pensée: un problème théologique

Certains font de l'observation de soi pensant une sorte de révolution philosophique, qui appartient en propre à l'âme de l'Homme moderne et à l'évolution spontanée de ses facultés intellectuelles. Mais cela vient fréquemment d'un manque de connaissance précise de l'ancienne philosophie, celle qui se mêlait volontiers à la théologie.

On trouve dans le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales, au début du XVIIe siècle, une critique de cette idée, donc déjà à la mode alors: on s'observe pensant par sa pensée, et donc on peut s'observer, par sa pensée, pensant à sa pensée, et ainsi de suite à l'infini. François de Sales dit que cela ne rime à rien, que cela s'enfonce dans le vide. C'est depuis ce qu'il appelle la cime de l'âme, supraconsciente, et baignée dans la divinité, qu'on peut observer son âme intellective. Mais on est alors au-delà de la pensée, on est dans l'ange qui ressent la pensée humaine.

Plusieurs disciples de Rudolf Steiner, notamment, sont persuadés que leur maître a créé une révolution philosophique parce qu'il a établi la substance de l'observation pensante de la pensée. Mais la critique de François de Sales peut trouver un écho dans le rationalisme: on croit avoir gagné un palier supérieur de soi en s'observant pensant, alors qu'en réalité on s'observe ayant pensé. La pensée observée appartient déjà au passé, même proche. Et donc la pensée observante reste au même niveau, et ne fait que prétendre avoir franchi un palier nouveau. C'est ce que dénonçait François de Sales: par la seule âme intellective, telle que la désignait l'aristotélisme repris par Thomas d'Aquin, on ne sort pas de soi. On ne sort pas de ce que le bouddhisme appellera l'illusion de l'égo, de sa pensée consciente ordinaire.

L'erreur de beaucoup de prétendus disciples de Rudolf Steiner vient de ce qu'ils n'ont pas réellement compris celui-ci, qui ne se contentait pas de laïciser, c'est à dire de rationaliser la perception de l'âme supérieure, réputée baignée dans la divinité, liée à l'ange - la "cime de l'âme" de François de Sales. Il ne s'agit pas de cela, car dans ses leçons ésotériques, Rudolf Steiner dit clairement que l'ange ressent dans la pensée humaine, donc comme François de Sales. Mais ils sont généralement furieux quand on rapproche la pensée de leur maître des théologiens médiévaux, qu'ils réinventent idiots mystiques pour mieux se persuader que leur maître est une sorte de philosophe révolutionnaire. Ils veulent dire qu'il est comme Spinoza et Kant en mieux, mais il s'agit d'autre chose.

L'idée qu'on s'observe soi-même depuis une instance supérieure de soi s'appuie sur la fiction de l'instance supérieure de soi: c'est la cime de l'âme de François de Sales, encore et toujours, qui ne s'explique pas sans son lien avec la divinité. Le saint savoyard prenait la comparaison du cheveu d'Habacuc, prophète que par un cheveu Dieu promène à travers l'espace: il le saisit. Chez Rudolf Steiner aussi, il s'agit d'une cime supérieure de l'âme, placée au-dessus de l'âme pensante, ou intellective d'Aristote. La différence est essentiellement dans la voie d'y parvenir: de placer sa conscience dans cette partie fictive.

Dans tous les cas, on ne le peut qu'imaginativement: par l'imagination seule la pensée peut se lier à l'ange qui la ressent. L'imagination mêle, de fait, le sentiment à l'idée. Mais pour François de Sales et ses maîtres propres (essentiellement ceux de la mystique rhénane), c'était une grâce qui permettait de s'y hisser, de s'y placer. Et comment advenait cette grâce? Comme dans L'Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis, par la vie religieuse, la vie dévote. La connaissance des choses divines n'était pas à chercher directement: elle venait comme une grâce aux âmes religieuses.

Mais c'était dire qu'aux laïcs l'accès à cette forme de supraconscience était impossible. Ils étaient trop pris dans les émotions terrestres pour bénéficier de cette grâce. Et puis l'Eglise catholique tendait à diviniser le corps des clercs: nous le savons. François de Sales a d'ailleurs choqué en expliquant une voie d'accès par l'Analogie: sur Terre comme au Ciel. Les poètes, et même les philosophes romantiques s'en souviendront. Peut-être par l'intermédiaire de Joseph de Maistre, disciple de François de Sales au génie duquel même Victor Hugo disait rendre hommage, quand il composait des épopées mythologiques comme La Fin de Satan.

François de Sales toutefois dit qu'il ne s'agit pas de rapport intellectuel: mais d'intuition guidée par l'amour de Dieu, donc par la main intérieure de l'ange. Nous retrouvons l'idée antérieure, à laquelle il se contente de donner des détails. Cependant, il maintenait que cette analogie ne pouvait être sainement effectuée, pour les raisons déjà précisées, que par les religieux.

Or, issu au fond du romantisme allemand, plus que de l'idéalisme philosophique allemand, Rudolf Steiner raisonnait philosophiquement, mais en poète, comme Johann Wolfgang von Goethe, son modèle. L'analogie, la démarche imaginative chez lui pouvait également susciter une connaissance d'ordre supraconscient. La différence est au fond qu'à ses yeux, la pensée philosophique rigoureuse, telle que la concevait par exemple Benoît Spinoza, était en soi un rituel comparable à ceux auxquels se fiait François de Sales: elle avait une valeur religieuse.

Disponible aux laïcs, elle n'en était pas moins religieuse, parce qu'en quelque sorte elle épousait le corps de l'ange, elle se confondait avec la pensée de Dieu. La grâce donc pouvait en venir, comme elle avait pu venir autrefois de la dévotion, parce que la philosophie était une forme de dévotion, dévotion à la nature du monde, à la logique pure, à ce qui se manifeste de l'intention divine dans les choses. Si on pensait rigoureusement, on pouvait voir s'illuminer le monde spirituel. Mais cela restait une grâce: ce n'était pas une conséquence directe, comme chez Spinoza ou dans l'idéalisme allemand.

Cela permettait d'un côté à la pensée logique de sortir d'elle-même et de pénétrer l'Esprit supraconscient, c'est à dire de connaître l'En-Soi d'Emmanuel Kant, c'est à dire Dieu, que Kant disait pourtant inconnaissable. Mais cela permettait aussi à la grâce suscitée par l'imagination analogique de s'arracher au sentimentalisme religieux, et d'avoir une vision plus claire du monde des anges, qu'on avait eue autrefois. Car François de Sales décrivait bien le monde spirituel, avec ses anges et ses saints, mais d'une façon un peu vague qui laissait insatisfait l'esprit philosophique.

C'est à partir de ce moment que Rudolf Steiner a pu parler de science spirituelle, d'une forme de philosophie imaginative baignée de grâce, c'est à dire d'inspiration et de présence divine. En un sens, il s'agissait de retourner à la théologie médiévale avec le bagage philosophique moderne. Et c'est ce que n'acceptent pas les philosophes qui regardent l'abandon de la connaissance de Dieu comme indispensable à l'évolution de la raison. Ils ne croient pas, comme Rudolf Steiner, qu'il soit utile d'éclairer de l'intérieur l'ancienne théologie. Il faut pour eux simplement s'en détacher. C'est toute la difficulté de la position étrange de Rudolf Steiner, dont on ne sait pas s'il est plutôt théologien ou philosophe, ou qui semble osciller aux yeux des naïfs entre les deux, parce qu'ils ne comprennent pas le fond de son point de vue.

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