Captain France contre les démons en plastique: épisode 31. Une conversation singulière

(Dans le dernier épisode de cette série merveilleuse, nous avons laissé Marie-Sol alors que, se trouvant une dame semblable à une reine immortelle, elle venait de la voir sourire ironiquement à son intention,.)

Et Captain France, qui les regardait l’une après l’autre, fixa son regard sur Marie-Sol. Soudain le tableau se figea. Seules les bouffées de lumière issues du regard de la femme mystique semblaient encore se mouvoir, à la façon d’une écume moutonnant d’une cascade.

De cette cascade, Marie-Sol crut entendre le bruit : la femme qui se tenait devant elle devint transparente, une chute d’eau apparut à sa place. Un lac accueillait cette cascade écumeuse ; des fleurs parsemaient le gazon d’une rive ; sur cette rive, Marie-Sol vit marcher un homme : il était complètement nu. Il s’approcha, et elle pensa le reconnaître, notamment à son corps et à ses muscles. Mais son visage restait masqué, comme entour d’une brume lumineuse. Elle s’exclama. Son regard fut de nouveau porté sur la femme, réapparue et arborant toujours son sourire ironique : malgré ses yeux brillants, elle était restée telle qu’une statue. Captain France, à ses côtés, ne bougeait pas davantage, gardant ses yeux fixés sur elle.

« Que voulez-vous ? » balbutia à la fin Marie-Sol. En face d’elle, la femme prit une respiration, son sein se remit à bouger, et elle parla : « Femme », dit-elle d’une voix douce mais dont on sentait qu’elle avait l’habitude de commander ; « femme, tu nous fus amenée par mon fils. »

Quel était ce « nous » ? se demanda Marie-Sol. Elle n’avait vu personne, autour de la femme, dans la salle. Or, soudain, des formes lui apparurent : toute une cour d’hommes et de femmes se tenait debout, silencieux et brillants comme s’ils portaient en eux la clarté des étoiles. Ils ne bougeaient pas davantage que Captain France, et comme ils étaient parfaitement rangés, on eût pu à leur tour les prendre pour des statues.

Près du fauteuil royal Marie-Sol aperçut des êtres étrangement petits, de la taille d’enfants, mais armés, et portant sur leurs traits la maturité virile. Ils étaient bien proportionnés ; leur taille était juste étonnamment petite. Leurs yeux, assez enfoncés, luisaient d’une lumière métallique.

Le plafond devint plus clair au regard de Marie-Sol : jusque-là, il s’était perdu dans une sorte de brouillard. Des croisées d’ogives serties de pierres précieuses luisantes aboutissaient à un médaillon contenant un sceau que Marie-Sol n’avait jamais vu, avec une clef en forme arrondie qu’entourait une gloire ; du moins il lui parut qu’il s’agissait d’une clef : l’objet en avait vaguement la forme. Les ogives semblaient être du même bois uni et doré que les murs de sa chambre. Une sorte de palpitation imprégnait ce bois, comme s’il respirait. Mais on ne le voyait pas bouger : il ne s’agissait que d’une impression.

« Femme, reprit la dame, chez toi on te nomme Marie-Sol Toclun ; chez nous, ce nom est pure fumée où viennent se réfugier des illusions destructrices. Nous te donnerons un nouveau nom, par lequel tu te reflèteras dans la nappe de l’existence faite de rayons d’étoiles où nous vivons nous-mêmes. Ce nom sera, et est déjà Samiliën. Par ce nom tu nous seras connue, par ce nom tu pourras te présenter à nous, et te faire reconnaître de nous. Car alors un éclat apparaîtra dans l’air, au-dessus de ta tête – et un œil s’y ouvrira, fait d’une étincelle fixe, et que voilent actuellement des paupières. Il nous regardera, et nous saurons qui tu es.

« Tu pourras dès lors à ton tour connaître ta véritable nature, pour devenir celle que tu dois devenir ; mais tu le pourras à volonté, et dans les limites de tes vertus – tandis que les destinées avaient prévu de te l’imposer dans ta seconde vie à venir à partir de maintenant : mon fils t’a fait cette grâce, parce qu’il a vu en toi un immense mérite. Il m’a demandé l’autorisation de te l’offrir, et je la lui ai accordée.

« Toutefois, avant d’accéder à cette nature que naïvement les êtres humains sur terre appellent surhumaine, tu devras subir diverses épreuves – suivre une initiation complète, sous la direction de mon fils, Captain France !

« Tu apprendras le combat, à la fois matériel, corporel et spirituel : telles sont, en effet, les lois du monde. Tu ne peux vaincre aucun ennemi sans dominer le démon qui est en lui, et lui donner l’occasion de se libérer de sa souffrance pour regagner le temple céleste dont il a été banni. Il n’y a pas d’autre moyen de vaincre le mal – et de te venger sainement (si une telle chose est possible) de l’horrible Homme synthétique auquel ta folie, ou du moins ton imprudence a donné naissance.

« Si tu as des questions à poser, tu t’adresseras à mon fils, qui sera ton maître, ton initiateur, ton formateur, selon les mots que tu préfères donner à ce qu’effectivement il fera. Malheureusement, j’ai beaucoup à faire ; je suis très prise : ma cour, sur l’arc de la lune, fait face à de nombreuses difficultés. Je ne pourrai pas être auprès de toi souvent. C’est pourquoi je m’en remets entièrement à mon fils, et te demande de lui faire entièrement confiance.

« Songe maintenant au cadeau que nous te faisons, en te le laissant, lui, l’un des plus grands de nos chevaliers – et le plus apte, de par sa nature double, à intervenir en notre nom parmi les hommes. Mais ainsi en a-t-il décidé, car il sait que, seul, il ne peut, il n’est pas en mesure de vaincre l’être que tu as créé, Ernükhl, qu’à présent les gens appellent l’Homme de Synthèse. C’est un être puissant, parce que ta science et ta volonté ont permis qu’entre dans ce corps de plastique une entité profonde, ancienne, terrible – propre, par ses pouvoirs, à envahir le monde – à commencer par ton pays, la France.

« Oui, la France, telle que les hommes la nomment à présent. Non pas seulement ton cher Bugey, où tu as travaillé, où tu as vécu, où tu as aimé, mais la France entière, avec Paris pour capitale. Car déjà c’est à Tours, capitale du Val de Loire, que l’Homme de Synthèse a créé sa nouvelle base afin de s’emparer de l’arrière-pays parisien et cerner la capitale depuis le séjour immortel de ses anciens rois. Oui, Tours, en plein cœur de la France, au sein même du noyau gaulois ! C’est là que se prépare la nouvelle attaque de l’Homme de Synthèse.

« Et une armée même se trouve, constituée de robots en plastique qu’habitent des esprits de l’abîme, sous la colline de Chartres aux mille souterrains secrets, au cœur de la Beauce, où brillait autrefois l’ange de la France !

« Ne panique pas, ne sois point terrifiée : tu as le temps de te préparer, car, défait par ton nouveau protecteur, mon fils Captain France, l’Homme de Synthèse lui-même doit se reconstituer : il est à présent comme qui dirait en convalescence. Il n’est pas prêt, lui-même, il est en attente, il doit se reconstruire et consolider son armée, déjà en trouble après sa défaite d’Oyonnax. Beaucoup d’esprits de l’abîme qui lui faisaient confiance, qui croyaient en lui, ont fui, et il doit les attirer à nouveau, les séduire derechef, pour que son plan s’accomplisse.

« Tu t’entraîneras et, en fin de parcours, une épreuve suprême et ultime te permettra de devenir à ton tour ce que les hommes appellent une super-héroïne : tu seras transformée. Tu arboreras à volonté une nature nouvelle, et les hommes te nommeront la Nouvelle Marianne – car tel est le langage dont ils usent, on ne peut pas faire autrement. Tu dirigeras, à ton plaisir, plusieurs de mes elfes, que je confierai à ta garde et à tes soins, si tu passes victorieusement les épreuves que mon fils t’a préparées. Et maintenant, à toi de parler, si tu as quelque chose à dire ! »

Marie-Sol n’en croyait pas ses oreilles. Rêvait-elle ? Elle se jeta sur Captain France, pour le toucher, pour voir s’il était vrai : son corps solide et puissant la reçut ; il la soutint de ses bras forts, pour ne pas qu’elle tombe dans le déséquilibre de cet élan singulier. Elle le regarda, tout proche : ses yeux, impénétrables, n’étaient qu’une lueur dorée. Il se pencha, il s’approcha encore ; et elle vit des yeux différents, humains, bleus, pleins d’amour, d’une infinie tendresse. Elle sursauta, stupéfaite. Et aussitôt des larmes vinrent dans ses propres yeux, sans qu’elle comprît pourquoi.

Elle se tourna vers la dame : « J’ai compris, lui dit-elle, j’ai tout compris. Et j’accepte. Je n’ai pas de questions, sinon une : pourrai-je un jour redevenir ordinaire, et mener sur Terre et parmi les miens une vie ordinaire ?

– Je te l’ai dit, répondit la femme, à volonté tu arboreras l’une de tes deux natures, et ainsi pourras devenir simple mortelle parmi les mortels, si tu le souhaites. Tu seras libre : tu ne feras que contrôler ton être d’un lointain avenir, et lui permettre de te remplacer quand le moment le requerra, quand ta mission t’y obligera, quand ta volonté le permettra. Cet être viendra de ton propre futur, sous l’allure d’une femme puissante qui aura tes traits et ton cœur, et agira avec toi en elle – et avec elle en toi si tu choisis de garder, pour quelque raison plus ou moins provisoire, ton apparence de simple mortelle. Il en sera ainsi !

– Soit, alors ! » s’écria Marie-Sol.

(À suivre.)

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