Captain France contre les démons en plastique : une épopée. Episode 23 : le cauchemar de Robert Hugues

(Dans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé Robert Hugues alors qu'il venait d'être enlevé par une étrange créature lui ayant fait franchir des espaces. Elle venait de le confier à des gardes quand l'épisode s'est brusquement terminé.)

Les deux hommes emmènent Robert dans une pièce du fond, l’attachèrent à des courroies de cuir rattachées à des chaînes, le déshabillèrent brutalement, et il se retrouva nu devant eux. Le géant et la femme arrivèrent, plus lentement. Elle haussa les sourcils, scrutant sa musculature, et s’étonna de la trouver plutôt quelconque. Robert avait même des poils sur le torse, comme n’importe quel homme ordinaire. Elle eut beau plisser les yeux, elle ne vit rien de l’être remarquable qu’on lui avait annoncé.

Le géant de plastique, son amant, fronça aussi les sourcils, serra les dents, et ses yeux s’allumèrent d’une clarté rouge. Il s’avança vers Robert, et leva la main : de l’extrémité de ses doigts s’élevèrent des tiges effilées et pointues, apparemment métalliques. Il avait maintenant comme des griffes au bout des doigts. Il abattit brusquement sa main sur la poitrine de Robert, qui aussitôt hurla. Du sang ne tarda pas à jaillir de ses blessures. Des estafilades rouges se voyaient jusqu’à son ventre.

Robert, incrédule, supplia qu’on arrêtât cette torture. Qu’avait-il fait ? Cela faisait si longtemps qu’il ne comprenait plus rien à ce qu’on lui voulait, à ce qui lui arrivait ! Il ne voulait plus désormais que mourir. Qu’on en finisse ! Qu’on lui tranche d’un coup la tête, si on le souhaitait ! Il n’en avait plus cure, et même, il le désirait.

Le géant de plastique le regarda. Et de sa voix étrange, à la fois profonde et chuintante, il lui dit : « Ne fais pas l’innocent, Ordiler – ou devrais-je dire, Captain France ? Ton déguisement en adolescent ordinaire, en étudiant quelconque ne prend pas, ne trompe personne.

– Mais de quoi parlez-vous ? haleta Robert Hugues. Je ne suis que Robert Hugues. Quelle est donc cette histoire de fous ? Où suis-je ? Quel cauchemar suis-je en train de faire ? Ce n’est pas possible. Je vais me réveiller. Ou je suis mort et j’ai des visions. Quelle est cette histoire d’Ordichose et de Capitaine gaulois ? C’est quoi, ce délire ? Oh, mon Dieu, je souffre tellement. Achevez-moi seulement, et je pense que je me réveillerai. »

Le géant de plastique lui donna une gifle si puissante que deux dents se déboitèrent et que du sang jaillit aussitôt de sa bouche. Il hurla encore. Gémit affreusement. Marie-Sol Toclun, en vérité, commençait à douter que son amant sût ce qu’il prétendait savoir. Le spectacle de cet homme torturé à présent la perturbait. Elle sortit de la pièce. Le géant de plastique la regarda du coin de l’œil sans rien dire. Puis, il asséna un coup de poing dans l’estomac de Robert : comme son sang inondait son ventre, son poing fut couvert du même sang, et des gouttelettes jaillirent partout. Le géant en fut lui-même couvert. Il jura. Puis ordonna aux gardes de tout nettoyer et de soigner Robert. Dès lors, il s’en fut et ferma la porte derrière lui. Robert, de son côté, continuait à gémir, et à dire dans un souffle que c’était un cauchemar, qu’il n’avait rien à voir avec cette folie, qu’il allait immanquablement se réveiller son appartement de Vincennes. Puis, il sombra dans l’inconscience.

Une fois dans leur appartement privé, Marie-Sol demanda à Ernükhl : « Es-tu vraiment sûr qu’il s’agit de la personne que tu dis ? Il n’a pas l’air si vaillant. Et il ne paraît pas aussi fort, musclé et grand que sur les écrans de télévision où tu me l’as montré en costume.

– Il joue la comédie, répliqua durement Ernükhl. Crois-moi : je l’ai croisé plusieurs fois à la cour de sa mère, reine de l’Île des Possibles, comme nous l’appelons dans notre langage, le langage des génies, ou, comme les tiens nous appellent, des démons. Cela se prononce, à peu près, Hostolker, mais cela ne se dit que dans un souffle, car le langage des démons ne fait que bruire ou siffler à travers les herbes ou les feuilles des arbres, ne fait que froisser l’air où flottent les nuages ! Je l’ai, là, croisé, dans ce royaume où l’on se rend par nef volante, et irisée de gloire. Et c’est bien lui, même s’il affecte de se déguiser en simple mortel, en mortel ordinaire. Je ne sais comment il fait, à vrai dire, pour dissimuler sa taille, ses muscles et sa force mais c’est bien lui. Je le reconnaîtrais même au milieu de millions. Ce sont ses yeux ; c’est son âme.

– Cela ne pourrait-il pas n’être qu’un double, un reflet dans l’ordre physique d’un être plus haut, plus élevé, différent ? demanda Marie-Sol Toclun, qui, depuis qu’elle était la maîtresse d’Ernükhl, en avait appris abondamment sur les mystères de la matière, et les secrets occultes des choses. Tu sais qu’on lit cela dans plusieurs livres d’initiés, que les êtres de la Lune, de Mars, de Vénus, ont des doubles terrestres, des reflets : il pourrait n’être que cela.

– Tu argumentes bien, ma mignonne, répondit Ernükhl le maudit. Mais je vis dans les deux mondes, je sais de quoi il retourne, je l’ai vu de mes propres yeux, je ne l’ai pas lu dans des livres. Et j’ai vu dans ses yeux la flamme de son âme, de son être céleste : c’est lui, déguisé en son propre reflet, si tu veux, mais c’est bien lui !

– Ne me prends pas de haut, monstre ! rétorqua Marie-Sol. Tu sais dont je suis capable.

– Ah oui ? » ricana Ernükhl. Et la saisissant par le bras, il l’attira à elle. [La suite ne peut être racontée au grand public.]

Peu de temps après, Marie-Sol, voyant qu’il était tard, décida qu’il était temps d’aller se doucher et puis d’aller se coucher. Après avoir embrassé son monstrueux amant, elle s’endormit, épuisée. Resté seul, Ernükhl sentit se glisser en lui le doute, tel qu’il avait été instillé par les paroles de Marie-Sol. Il ne pensait pas sérieusement qu’elle avait raison, mais l’ombre du spectre rouge que les mortels appellent le doute n’en était pas moins autour de lui, le saisissant par les épaules et le regardant de ses yeux vitreux, Ernükhl, comme il l’a dit lui-même doué de seconde vue, le voyait. Il essayait de le repousser, mais l’être revenait vers lui, inexorablement, doué d’une force que même le puissant Ernükhl ne parvenait pas à vaincre.

À suivre.

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